6) les méthodes graphiques

Théorie et pratique



Théorie

Le langage est la plus noble conquête de l’homo sapiens, c’est le fondement de toute l’évolution mentale. Quand ils traduisent la pensée, les mots donnent une forme, une structure, au flou de la pensée, aux images imprécises, aux intuitions vagues, aux rêves qui se dissipent le matin comme de la fumée (rappelez vous la difficulté de traduire, le matin, vos rêves en mots). Les mots sont des outils essentiels pour formuler une pensée, pour la communiquer aux autres.


Mais en même temps, qu’ils nous font passer du flou de l’intuition au code social, ils nous enchaînent à un réseau de significations anciennes, connues, enregistrées. Ils transportent à eux seuls des réponses à des questions mille fois posées.

Or pour inventer, pour créer, il faut régresser. Il faut faire le voyage inverse, du néo cortex vers le cerveau limbique, vers le cerveau primitif, vers le cerveau de l’enfant, pour susciter des liens associatifs différents de ceux qui ont été mille fois organisés et répétés par le langage socialisé. Il faut retrouver une pensée pré logique, pré logos, pré langage.

Koestler[1] résume bien ces idées en écrivant : « de toutes les formes d’activité mentale, la pensée verbale est la plus claire… mais le langage peut faire écran entre le penseur et le réel, et c’est pourquoi, bien souvent, la véritable création commence où finit le langage ».

Là où finit le langage, c'est le graphisme.


Pour court-circuiter le langage socialisé habituel, les principaux moyens utilisés dans les groupes de créativité sont l’utilisation du dessin et de tous les modes d’expression graphique (en même temps que celui des gestes).



2) Mise en œuvre,


Quand nous disons « dessiner », nous parlons en fait d’expression graphique, on pourrait presque dire de « production de traces et de taches sur un support », pour bien signifier qu’il ne s’agit pas de faire du dessin figuratif, représentatif, esthétique, mais de laisser les idées s’exprimer librement avec les mains.


On peut procéder de différentes manières :




- Dessin individuel : chacun trace sur une feuille « une idée floue » par rapport au problème posé.

-

- Dessin individuel tournant : on fait passer au voisin qui complète ou associe librement (en non verbal, sans commenter l’intention du précédent).

-

Griffonnez : Il ne s’agit pas ici de faire un dessin esthétique, ni même représentatif : laissez votre main « filer » seule, machinalement. Dessinez des formes, des graffitis, des gribouillis. Recherchez le gaspillage, la profusion, retrouvez vos gestes d’enfants.


Utilisez les conseils de Jon Pearson[2] un animateur américain très créatif qui utilise beaucoup le dessin.


Le dessin, dit-il, « est une manière de générer des idées par accident… c’est précisément parce que l’on dessine mal et vite, que le croquis peut suggérer des centaines de possibilités. Le dessin est la langue du peuple le plus créatif de la terre : les enfants… Si nous voulons devenir créatif, écrit-il, nous devons nous évader des autoroutes du langage pour rechercher par le dessin, l’inattendu, le surprenant, l’original. »


Sa méthode pédagogique comprend de nombreux exercices, parmi lesquels :

- griffonnez : « Ecrivez l’énoncé du problème d’un côté de la feuille de papier… retournez là, pensez y et laissez votre main griffonner au hasard… Après quelques minutes, lisez vos graffitis : peut-être y trouverez vous une piste »


- Dessinez des sentiments. « dessinez des sentiments, l’ennui, la sympathie, la solitude, l’affection… …dessinez des symboles, vous apprendrez ensuite à dessiner des idées »


- Dessinez de travers : « au lieu d’essayer de dessiner correctement une chose, efforcez vous de la dessiner de manière grotesque, incrédible, amusante, ridicule.. Puis essayez de produire des idées à partir de ces aberrations graphiques.. »


- Relevez le défi du hasard. « Commencez par faire des formes au hasard, tout à fait aléatoires. Puis faites entrer le problème dans cette forme hasardeuse…“


- Dessinez magiquement dans votre cerveau. "faites des dessins invisibles avec votre doigt… Imaginez que vous êtes "dans le dessin" que vous êtes en train de dessiner… faites le lien entre la pensée instantanée et la pensée en image, vous voyez ce qu’il y a dans votre cerveau »…






Faites des taches d’encre


Vous avez entendu parler du test de Rorschah, inventé pour "projeter" ses fantasmes sur des tâches d'encre ? Le Québécois René Bernèche a inventé une technique originale inspirée du Rorschach.

Il suspend un coton imbibé d’encre de chine au bout d’un fil qu’il propose de tenir comme un sourcier, en pensant au problème pour dessiner "des fantasmes d'idées ".




Concentrez-vous sur le sujet de la recherche,laissez aller votre main, le geste va accompagner votre pensée. Ensuite, pliez la feuille de papier en deux: votre tache va prendre de l'envergure. Vous pouvez compléter la tache par des couleurs.

II suggère ensuite de vous concentrer sur cette tache, (après vous être rappelé du problème posé) pour trouver des idées.



- Dessin collectif : on peut l’organiser en sous groupe de 4 ou 5, qui selon le cas discutent d’abord du sujet en brainstorming et choisissent une représentation ou bien au contraire en non verbal, associent librement sur ce qu’ils croient être l’intention de l’autre. On peut également recouvrir les murs de papier Canson. Certains commencent à un endroit, les autres suivent quand ils en ont envie et associent en fonction de leur inspiration. L’ensemble constitue alors une « fresque » qui sert de toile de fond projective au travail du groupe durant tout le séminaire. Le dessin individuel ou effectué par un petit groupe constitue une association par rapport au problème. Dans un premier temps, il faut

- que le groupe, dans son ensemble, intègre ce dessin, s’imprègne de ce discours. On affiche donc le dessin au mur, et le groupe associe, essaie de décrypter l’imaginaire du dessin en faisant des projections. Dans un second temps, l’animateur réintroduit le problème : « et par rapport à notre thème…» Le groupe recherche des idées floues, inspirées par le dessin. On reprend les idées floues ; et on les croise à nouveau avec le problème.



Le dessin projectif en groupe


C'est la procédure la plus riche, la plus exigeantes, la plus satisfaisante pour les participants

Le matériel utilisé est important pour la réussite de cette technique. Je recommande de disposer d’une grande quantité d’outils graphiques : non pas deux ou trois crayons bien taillés, mais une valise pleine de matériels divers : crayons, feutres, gouaches, tubes de peinture acrylique, pastels,

craies, etc.



Je recommande en particulier la peinture à doigts (utilisée dans les écoles enfantines) qui permet aux participants de peindre avec leurs mains ce qui au départ, débride la relation habituelle avec le dessin.






C'est la plus riche de toutes les techniques projectives dans la mesure où le contenu est directement issu de l'imaginaire de chaque participant. L'imaginaire est "pétri par les mains sans passer par la tête…





Concernant le dessin proprement dit, au niveau du papier, je recommande de rechercher les grands formats, le gaspillage, la profusion.

Il est souvent utile au départ de laisser les participants se familiariser avec le graphisme en faisant des dessins sur des thèmes non liés au problème du jour : il faut les laisser jouer avec la peinture, retrouver leurs gestes d’enfants.




La procédure habituellement utilisée :

- On formule et reformule le problème, qui se résume à "nous cherchons des idées pour"






- on s'imprègne du sujet. On installe chaque participant devant une devant une grande feuille de papier et on les invite à une "méditation silencieuse" : centrée sur le problème, centrée sur la famille idées qui m'inspire

- puis on invite les participants à se projeter en peinture sur la feuille de papier : "transformez directement vos intuitions en taches de couleurs"




- puis on invite les participants à "décoder" leurs traces : à deux, à trois : ils s'efforcent de déchiffrer leurs intuitions : "ce que je sens, la piste d'idées que je sens naître, ce qui est caché sous les lignes "

- puis à trois, on utilise la technique du balancier, (voir dossier méthode de connections page x). L'un improvise des débuts d'idées; le second le soutient, l'aide à balancer entre la divergence et les contraintes; le troisième note le contenu

- on reprend touts ces pistes d'idées encore vagues et on "redescend" vers le problème pour transformer toutes les pistes vagues en idées solides, réalistes, réalisables.



Les collages





Les collages constituent une technique voisine mais très différente du dessin, dans la mesure où l’on ne produit pas de signes issus de son imagination, mais où l’on se contente de découper dans des supports variés des images qui sont ensuite collées sur des feuilles de papier. Sous forme de collages, néanmoins, on peut réaliser une ouvre graphique représentant un paysage, un personnage, un objet composite, ou constituer un univers non figuratif illustrant des sentiments, des impressions, des opinions.

En recherche d’idées, la technique du collage peut être associée au dessin, les collages illustrant le dessin ou les dessins chevauchant les collages. D’une certaine manière, le collage est moins imaginaire que le dessin puisqu’il utilise des représentations d’objets réels, des publicités, des photos de magazine. Mais bien entendu, le collage peut devenir le point de départ d’une projection et il redevient un support imaginaire.

Dans la pratique : Attachez une grande attention au choix des magazines que vous donnez à découper. La sélection n’est pas neutre et votre choix induit le contenu final. Prenez garde à la durée : si vous donnez des magazines non découpés, les participants ont tendance à lire les articles qui les intéressent et la séquence peut traîner en longueur... Je recommande de pré découper des images à l’avance pour centrer le groupe sur le travail de découpe et de collage.


Modelage, sculptures, masques peints, etc.


Selon le sujet traité, on peut utiliser une grande variété de supports pour faciliter l’expression graphique.

La pâte à modeler est indiquée pour toutes les études de formes, (formes de produit, flacons, packaging, etc.).

La sculpture d’un totem peut constituer à la fois un exercice de cohésion de groupe mais aussi un support projectif intéressant, sur lequel tout au long du groupe on ajoute des messages, à qui on s’adresse, à qui on demande des idées . Pour des créations de vêtements, j’ai utilisé des stocks de papier crépon, de chiffons, de textiles variés.

la peinture sur des masques, le masque blanc, sur lequel on peut peindre avec des feutres est un support projectif intéressant, qui prend vite une dimension symbolique.




Photos

Voici différentes manières d'utiliser la photo pour stimuler votre imagination.

- Parcourez votre stock de photos sur votre Smartphone. Vous aviez oublié les photos d'il y a cinq ans, dix ans…

Pourtant c'est un souvenir affectif qui peut vous faire partir sur de nouvelles associations d’idées.


- En vous promenant dans la rue, prenez sans réfléchir des photos qui sur le moment vous paraissent stimulantes pour votre recherche. Vous explorez votre stock de photos jusqu'au moment où vous sentez un déclic (celle-là, pourquoi pas?)


- Si vous souhaitez concevoir des photos nouvelles adaptées à votre sujet, partez faire un tour dans votre quartier et prenez des photos, sans trop réfléchir, simplement sur les choses qui vous interpellent.

Transférez-les ensuite sur votre ordinateur et faites un photo-montage à partir de celles-ci.


- Si vous disposez d’Internet, aller sur Google Images, choisissez un mot au hasard, puis un autre qui a un rapport proche ou lointain avec votre recherche. Vous allez avoir en un instant des dizaines de propositions, prétexte à associer des idées.

Il existe de nombreux site proposant l'utilisation de photos gratuitement (par exemple Pixabay, etc.)


- Si vous avez un logiciel de type Photoshop ou Picasa, vous pouvez déformer la photo avec des filtres qui modifient la texture et l'apparence, tels que : lueur diffuse, carrelage, solarisation, nuages, etc. Vous ne reconnaitrez pas la photo de départ, et ce sera un « support projectif » nouveau. Vous pouvez aussi recadrer vos photos en très, très gros plan sur des détails insolites. Cela vous donnera des photos abstraites ! A faire évidemment plutôt sur des photos de Nature que sur le visage de votre grand tante !




(Plus de détails dans le livre : "99 idées pour trouver des idées,

seul à deux ou à plusieurs" Guy Aznar. Anne Bléas. Eyrolles.

[1] Arthur Koestler. op cité [2] pearsonjon@aol.co

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