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Créativité, nouvelle définition

La créativité est un processus mental complexe dont le point commun est de faciliter une liaison (parfois une association, parfois une combinaison, parfois une confrontation) entre des éléments appartenant à des univers différents en utilisant différents mécanismes, en mobilisant différentes zones du cerveau.

Par Guy Aznar[1]. 25 05 2023



Définition traditionnelle : "La créativité c'est la capacité à réaliser une production qui soit à la fois nouvelle et adaptée au contexte dans lequel elle se manifeste" Définition complémentaire[1]: "La créativité peut être définie à la fois en terme de capacité : c'est la capacité à réaliser une production qui soit à la fois nouvelle et adaptée au contexte dans lequel elle se manifeste; et, à la fois, en terme de processus : elle met en œuvre un processus dynamique consistant à faire se croiser l'imaginaire et la réalité dans le but de proposer des solutions innovantes".


Discussion… 1) La production de nouveauté est un processus complexe, qui s'explique par différentes sources : La créativité est un concept complexe et multiforme qui a été étudié par de nombreux chercheurs qui ont chacun apporté leur éclairage. Ø Une alternance divergence/convergence (Guilford). Le mot "créativité", en français, est la traduction rapide du mot américain "creativity" proposé par l'américain Guilford[2] qui travaillait sur la définition de l'intelligence. Celui-ci a développé une théorie expliquant qu'il existait deux tendances opposées à ce sujet, l'une se limitant à apporter une réponse intelligente unique à un problème (apporter la "bonne réponse"), qu'il a appelé la convergence, l'autre permettant de donner une multiplicité de réponses à ce problème et de soulever une diversité d'hypothèses, (qu'il a appelé la divergence). La principale différence entre la pensée divergente et convergente réside dans leur objectif et leur processus. La pensée convergente cherche une solution spécifique et se concentre sur la logique et la précision, tandis que la pensée divergente encourage la production d'un grand nombre de solutions créatives et explore différentes possibilités sans s'en tenir à une seule réponse. L'approche de la pensée divergente (DT) est probablement la plus fréquemment utilisée parmi les approches de la créativité basées sur la théorie, du moins dans les études de neuropsychologie et de neuro imagerie. C'est un point de vue général : la définition de Guilford se présente non seulement comme la plus fréquente mais comme la définition universelle du processus créatif. C'est d'ailleurs le reproche que l'on peut faire à cette définition, qui tient moins à Guilford lui même qu'à ses défenseurs qui ont eu parfois la tendance à utiliser la démarche de Guilford comme la définition unique du processus créatif et à établir une confusion entre la divergence et la démarche créative en général. Finalement, le mot "creativity" proposé par Guilford s'est transformé en français en "créativité" et a été adopté par l'Académie française à la suite de l'intervention convaincante de l'ingénieur Louis Armand qui venait de rédiger la préface du livre d'Osborn, le brainstorming"[3] . Le mot créativité s'est glissé ensuite sans difficultés dans le vocabulaire français existant dans la mesure où existait déjà le mot créatif dans le dictionnaire Littré de 1892, dérivé du latin creatum et du latin médiéval creativus Ø Une restructuration complète du contexte Le mot "creativity" au sens de Guilford, ne recouvre pas tout à fait la notion "d'insight" qui désigne, comme le dit Köhler[4], "le passage soudain d'une configuration à une autre. Formulé autrement, la création survient suite à une réorganisation complète de la structure. L'insight c'est la saisie brusque d’une modification totale du paysage conceptuel, un bouleversement rapide et complet de l'organisation des informations que l'on avait sous les yeux qui, d'un seul coup, est virtuellement en train de basculer. On prend tous les éléments d'information relatifs au sujet d'un problème qui sont dispersés et on les replace dans un nouvel ordre, comme si l'on cassait une assiette et que l'on récupérait les morceaux pour en faire une sculpture. C'est le moment de restructuration où se manifeste le pouvoir de tout changer et par là d'inventer une nouvelle fonction, c'est le moment symbolique de la création. Ø Identifier une nouvelle forme. Le mouvement appelé Psychologie de la forme[5], de son côté, à partir d'une approche différente a proposé une explication voisine. Il a démontré que le fonctionnement mental mettait en jeu deux types de mécanismes, l’un qui est basé sur un principe associatif, l’autre sur la faculté à produire des regroupements cohérents appelés « formes » (ou "gestalt"). Construire une nouvelle idée, c’est construire "une nouvelle forme" et pour cela il faut commencer par détruire l’ancienne, détruire la liaison entre les informations factuelles qui sont coagulées », soudées, collées, imbriquées, entre elles, de manière à permettre un nouvel agencement. Pour repérer le contour de la forme nouvelle, (de la nouvelle idée) le cerveau utilise un processus que l’on appelle "le scanning créateur", un mot anglais que l’on peut traduire par « balayage » et qui pourrait se comparer à ces écrans radar où un rayon lumineux balaie le champ exploré à la recherche d’une « forme » (par exemple d'un sous-marin ou d'une idée cachée). « L’artiste comme le savant, écrit Ehrenzweig[6], doit effectuer le chaos dans son œuvre avant d’effectuer le scanning créateur pour balayer le champ des informations flottant dans le désordre à la recherche d’une « bonne forme : il la découvre généralement brutalement". Qu’est-ce qu’une « bonne forme » ? C’est : "un ensemble où les éléments désarticulés ont tendance à se compléter", susceptibles de créer une structure. Le psychologue Wertheimer[7] appelle cette étape « la fermeture de la gestalt », ce qui me paraît une expression intéressante. "Casser le problème", comme on le fait généralement dans une première étape, a brisé la rigidité de la structure, a donc « ouvert la gestalt », ouvert le champ des possibles mais, en même temps, cela a créé un chaos. Trouver une solution permet de retomber sur ses pieds, de procéder à la "fermeture de la gestalt", en trouvant une nouvelle structure, c'est-à-dire une nouvelle idée. Ø Une transformation de l'imagination en création Le mot créativité ne recouvre pas non plus la notion d' "imagination créatrice", l'excellente expression créée par Théodule Ribot[8], (qui, 50 ans avant tout le monde, en 1900, avait décrit en détail le processus créatif), pour désigner une dynamique entre deux pôles opposés, celle qui s'éloigne du réel par l'imagination et celle qui y revient vers une production. Ribot a bien décrit le processus de naissance de l'idée "qui apparaît tout d’abord dans le rêve, manifestation instable et incoordonnée de l’imagination dont les images flottantes sont associées au hasard sans intervention personnelle" (nous sommes ici dans la description de la divergence imaginaire, ce que les neurologues appellent "le vagabondage mental"), "puis, l’imagination est projetée au dehors...elle doit s'incarner, elle doit subir des transformations pour devenir pratique" . "Projeter au dehors", "s'incarner" sont des expressions très explicites. Le fait d'associer ces deux mots "imagination" et "création" est très symbolique. Il ne s'agit pas seulement d'opposer deux points extrêmes comme divergence et convergence mais il s'agit d'introduire entre les deux une séquence spécifique, ce qui est décrit c'est la transformation d'une substance virtuelle, l'imagination, en contenu réel. Comment passer de la phase de l’imagination qui est fuite du réel jusqu’à la phase de la création qui est insertion dans le réel où l’on peut voir, toucher, utiliser? Comment peut s'opérer cette transformation ? "Comment passer du dedans au dehors", s'interroge Ribot ? Il souligne la dimension dynamique et volontariste de la création. « Le fait qu’une personne soit non imaginative peut s’expliquer soit parce qu’elle manque de d’informations, soit parce qu’elle manque de ressort ».Selon lui, la création a un lien avec la volonté : "les rêveurs purs (ceux qui se limitent au rêve) sont des "abouliques" (à la limite des malades) de l'imagination créatrice". Le moteur de la création, selon lui, le "ressort", ce sont les émotions qui renferment les éléments moteurs profonds. Nous ne disons pas que Ribot a découvert toutes les lois de la créativité mais, déjà en 1900, il a ouvert le chemin et son discours est étrangement précurseur. Ø Une alternance de phases inconsciente et de phases conscientes. L'idée ne naît pas seulement à la suite d'une alternance divergence/convergence mais aussi à la suite d'une alternance conscient/inconscient comme le montre le récit autobiographique de Poincaré[9] : Niveau conscient : "Je vais vous raconter comment j'ai écrit mon premier mémoire sur les fonctions fuchsiennes… depuis quinze jours je m'efforçais de démontrer qu'il ne pouvait exister aucune fonction analogue à ce que j'ai appelé les fonctions fuchsiennes…tous les jours je m'asseyais à ma table de travail, j'y passais une heure ou deux, j'essayais un grand nombre de combinaisons, je n'arrivais à aucun résultat"; niveau inconscient : "un soir je pris du café noir contrairement à mes habitudes; je ne pus m'endormir; les idées surgissaient en foule; je les sentais comme se heurter jusqu'à ce que deux d'entre elles s'accrochassent pour ainsi dire, pour former une combinaison stable; "niveau conscient : "le matin j'avais établi l'existence d'une classe de fonction fuchsiennes, celles qui dérivent de la série hypergéométrique, je n'eus plus qu'à en rédiger les résultats… Je voulus ensuite représenter ces fonctions par le quotient de deux séries, cette idée fut parfaitement consciente et réfléchie…et j'arrivai sans difficultés à former les séries que j'ai appelées tétra-fuchsiennes…"; niveau inconscient : "A ce moment je quittai Caen pour prendre part à une course géologique… les péripéties du voyage me firent oublier mes travaux mathématiques..nous montâmes dans un omnibus.. au moment où je mettais le pied sur le marchepied, l'idée me vint sans que rien de mes pensées antérieures parut m'y avoir préparé que les transformations dont j'avais fait usage sont identiques à celles de la géométrie non euclidienne… j'en eus tout de suite une entière certitude.."; niveau conscient : "de retour à Caen, je vérifiai le résultat à tête reposée…Je me mis alors à étudier les question d'arithmétique sans soupçonner que cela pût avoir le moindre rapport"; niveau inconscient : "j'allais passer quelques jours au bord de la mer et je pensai à autre chose. Un jour en me promenant sur une falaise l'idée me vint, toujours avec les mêmes caractères de brièveté, de soudaineté et de certitude immédiate, que les transformations arithmétiques des formes quadratiques ternaires indéfinies sont identiques à celles de la géométrie non euclidienne"; niveau conscient : "Etant revenu à Caen, je réfléchis sur ces résultats et j'en tirai les conséquences…mais tous mes efforts ne servirent d'abord qu'à mieux me faire connaître la difficulté… tout ce travail fut partiellement conscient."; niveau inconscient : "là-dessus je partis pour le mont Valérien… un jour, en traversant le boulevard, la solution de la difficulté qui m'avait arrêté m'apparut tout à coup. Je ne cherchai pas à l'approfondir immédiatement…"; niveau conscient"ce fut seulement après mon service que je repris la question. j'avais tous les éléments.. je rédigeai donc mon mémoire définitif d'un trait et sans aucune peine." Ø Une combinaison d'informations Le processus associatif ne recouvre pas non plus le thème des réflexions de Poincaré[10] qui définit la créativité plutôt comme un mécanisme de "combinaisons" et, notamment, comme il l'écrit "de combinaisons formées d'éléments empruntés à des domaines très distants". Il utilise une métaphore pour présenter son hypothèse : « Représentons-nous mentalement toutes les informations enregistrées dans notre cerveau dont la combinaison va donner naissance plus tard à nos futures idées… Imaginons que ces informations sont des structures microscopiques dotées d'un petit crochet… et supposons que ces structures soient accrochées au mur par le petit crochet…Pendant un certain temps, rien ne bouge et ce repos complet peut se prolonger indéfiniment sans qu’aucune combinaison ne puisse se former entre elles : on dort, on ne pense à rien. Mais, après une période de repos, le cerveau se met en route. Une question nous a traversé la tête… "Sans nous en rendre compte, et même parfois pendant notre sommeil, le cerveau s'agite. Cette agitation est inconsciente. Quelques structures malgré leurs crochets se sont détachées du mur et mises en mouvement. Résultats : les informations stockées dans le cerveau sillonnent dans tous les sens l'espace comme pourrait le faire une nuée de moucherons, (ou si vous préférez une comparaison plus savante, "comme le font les molécules gazeuses dans la théorie cinétique des gaz…" "A un moment donné, les structurent se rencontrent, se bousculent, se heurtent, s'accrochent entre elles et de leurs choc mutuels, vont créer des combinaisons". "Parmi ces combinaisons, certaines, sont peut-être plus éloignées les unes des autres, n'ayant pas de rapport apparent, souvent formées d’éléments provenant de domaines très hétérogènes, sans rapport les uns avec les autres",… "ces structures vont se heurter… parmi les combinaisons ainsi formées, presque toutes sont sans intérêt et sans utilité"…"mais, "parmi les combinaisons qui retiennent notre attention, les plus fécondes seront celles d'entre-elles qui vont avoir une "forme" "une forme, formulé autrement une "structure" plus solide qui va attirer notre attention. Quelques unes seulement de ces formes sont harmonieuses et à la fois utiles et belles". La qualité de ces belles formes va nous réveiller : nous avons trouvé une idée. Nous pourrons crier : Eureka!" Ø Une approche analogique Ce processus de combinaison se retrouve également dans le mécanisme de " l''autre technique majeure de la créativité" inventée par l'américain William Gordon en parallèle du brainstorming. Gordon a inventé le mot Synectique[11] pour définir sa démarche, ce mot étant formé à partir de racines grecques signifiant "la combinaison d'éléments hétérogènes". La métaphore est, selon lui, l’outil essentiel permettant de déformer le réel et il a systématiquement développé l'utilisation des analogies. Notamment, l'analogie directe qui permet de mettre en parallèle des connaissances dans des disciplines différentes; l’analogie symbolique par laquelle on condense dans une image esthétique une vision du problème; l’analogie fantastique qui constitue la solution magique d’un problème ». Et, enfin, l’analogie personnelle qui consiste à s’identifier personnellement aux termes du problème (par exemple un chimiste s’identifie aux molécules en action). Cette technique de l'identification a été développée du fait que Gordon a commencé ses recherches en observant un sujet qu’on psychanalysait en même temps qu’on lui demandait d’inventer, « ce qui créait en lui un dédoublement en l’obligeant à prendre conscience de ses processus mentaux tout en poursuivant l’objectif qui lui avait été assigné ». On trouvera un exemple de cette technique dans l'exemple ci-dessous :

En général, j’installe le rêveur sur des coussins, sur le dos, le groupe faisant cercle autour de lui. On lui met un bandeau sur les yeux. On peut faire précéder le voyage par une relaxation. L’animateur a un rôle de soutien non directif. Celui qui fait l’identification va essayer, dans ce climat privilégié, d’exprimer ce qu’il ressent personnellement dans la situation imaginaire où il serait l’un des éléments du problème et d'exprimer une solution au problème posé. La naissance d'une idée nouvelle survient généralement au terme de ce processus de détour analogique comme l'ont montrés différents exemples cités par Gordon. En résumé : La description par Guilford du mécanisme de la créativité autour de l'écart convergence/divergence est sans aucun doute exact mais il n'est pas exclusif. Il existe d'autres causalités, d'autres processus explicatifs.


2) La créativité, capacité ou processus ? J'ai "interrogé" la définition traditionnelle, de la créativité ("la créativité c'est la capacité à réaliser une production qui soit à la fois nouvelle et adaptée au contexte dans lequel elle se manifeste").Quand je dis que je l'ai "interrogé", cela signifie que je ne l'ai pas critiquée a priori, je ne l'ai pas remise en cause par principe, je l'ai seulement considérée à froid, comme si elle était posée devant moi, en me demandant si elle était juste et efficace, et si elle me convenait totalement. Et pour vous donner le résultat, je n'en suis pas entièrement satisfait. Il est certain qu'elle me paraît juste. Dire qu'un certain nombre de personnes ont la capacité de proposer des solutions "nouvelles" et appeler cela "créativité", pourquoi pas! Je dirais même que si ces personnes n'avaient pas la possibilité de produire, de temps à autre des solutions "nouvelles", il faudrait s'inquiéter pour elles ! Je dirais également que si ces personnes n'avaient pas l'habitude de produire en général des solutions "adaptées" à la réalité qui les entoure, il faudrait encore plus se poser des questions. Affirmer que la créativité" n'est pas réservée à des gens marginaux mais dire "qu'elle s'adapte" au contexte social nous rassure tous. Globalement, donc, assurer que l'on aura la capacité de fournir "une production à la fois "nouvelle et adaptée" à chacun, librement, à satiété, c'est une promesse nécessaire et bonne pour la santé mentale qui mérite d'être nommée "créativité", c'est une promesse juste. Par contre je ne suis pas entièrement satisfait par le qualificatif "d'efficace". Efficace, bien entendu elle l'est, mais elle ne dit pas comment ? Par quel mécanisme? Avec quels outils? Le mot "capacité", s'inscrit dans la famille sémantique de mots tels que "agilité, habileté, facilité, etc." qui font penser à la particularité d'un individu qui dispose d'un prédisposition psychologique " que l'on appelle "aptitude", par laquelle il a une certaine facilité à imaginer. C'est donc une différence individuelle et non un processus général. "L'aptitude" fait référence "à la capacité innée d'une personne à accomplir une tâche et, "la capacité" représente la transformation de l'aptitude assurée sur l'expérience et l'entraînement". Entre les deux, si je comprends bien, se situe la formation, ce qui justifie le développement des techniques de formation à la créativité que nous développons, les uns et les autres, depuis cinquante ans. Mais pour garantir l'efficacité, il faudrait, me semble-t-il, expliquer le "comment, il faudrait donc préciser que le mot créativité recouvre non seulement "une capacité" mais aussi "un processus" et proposer une définition qui recouvre bien ces deux notions Le mot processus est un mot fonctionnel. Un processus, c'est un mécanisme, une machinerie, un enchaînement de démarches intellectuelles structurées entre elles. Il désigne "une série d'activités qui sont exécutées dans un ordre déterminé, pour atteindre une finalité", Pour prendre une comparaison, l'intelligence c'est une capacité individuelle qui peut se mesurer, entre autres, avec un test tel que le Q.I.; mais la logique c'est autre chose, c'est un processus général basé sur les lois de la causalité qui s'enchainent. Pendant cinquante ans, j'ai animé des sessions de créativité dont le but était de produire des idées et je ne me suis relativement peu occupé de connaître la capacité des participants. Pour deux raisons : d'une part parce que nous vivions sous le dogme du "tout le monde est créateur" (ce qui comme l'a montré Galton est globalement exact, enfin plus ou moins, certains en haut de la courbe et d'autres tout en bas); d'autre part, parce que j'avais en face de moi une douzaine de personnes dont la capacité m'était inconnue mais avec qui je devais fournir un résultat, sans faute, de toutes façons, dans un délai convenu, et qu'il me fallait "faire avec eux", quelles que soient leurs capacités naturelles. Par contre, je me souciais du processus. Comme tous les animateurs, je devais préparer un guide d'animation, c'est à dire un répertoire de techniques permettant de mettre en œuvre le processus. Je cherchais à doser des technologies, des modes d'approche différents. Est-ce que l'on aborde le problème en le découpant en petits morceaux que l'on déforme ensuite les uns après les autres ? Ou est-ce qu'on l'aborde globalement sous une forme onirique ? Ou bien est-ce qu'on le transpose en dessins ? Ou bien est-ce qu'on le déplace suivant un processus analogique ? Ou bien en utilisant des techniques projectives ? [12], etc.etc. Mon problème principal, comme pour tous les praticiens de la créativité, était donc en premier lieu le processus (et non la capacité) et je ne vois pas trace de cette préoccupation dans cette définition usuelle qui me paraît juste mais incomplète, un peu "hors sol". En résumé, je respecte la nécessité de tenir compte de la capacité mais je voudrais ajouter un complément "opérationnel" à cette première définition, je voudrais y ajouter une définition complémentaire" telle que : 1) La créativité c'est à la fois la capacité à réaliser une production qui soit à la fois nouvelle et adaptée au contexte dans lequel elle se manifeste, 2) Mais, pour effectuer cette production, elle met également en œuvre un processus, (dont j'essaierai de détailler plus loin les caractéristiques). Le psychologue Torrance[13] qui fait autorité en la matière nous dit que la créativité est « either a process or a kind of personnality ». Il me semble que cette proposition de synthèse pourrait lui donner satisfaction.


3) La créativité n'utilise pas uniquement le mode associatif


Le processus créatif fait appel bien entendu au mode associatif. On ne le précise pas dans la définition traditionnelle parce que c'est sous-entendu : la naissance des idées fonctionne "toute seule", en suivant le langage associatif.

L'association des idées est un processus mental par lequel des concepts voisins sont reliés les uns aux autres dans notre cerveau parce qu'ils sont rangés à côté ou parce qu'ils se ressemblent. Un processus qui a été développé par le psychologue Jung qui a inventé et développé la technique d'association d'idées appelée "association libre" qui consistait à demander aux gens de dire "tout ce qui leur passait par la tête sans réfléchir".

Osborn a utilisé directement cette technique et il l'affirme explicitement[14] : "le procédé fondamental de la production d'idées dans le brainstorming, c'est l'association".

Associez librement et vous aurez des idées ! Il a ajouté à cette règle la consigne : "ne vous jugez pas, ne jugez pas les autres" et il a ainsi inventé une méthode qui favorise une production totalement libre, abondante, foisonnante, généralement exprimée dans un climat ludique, enthousiaste, généreux, et il faut le dire, créatif.

Or, dans la pratique actuelle de la créativité, d'une part nous ne considérons pas que le brainstorming soit la technique unique de la production des idées. (C'est une technique parmi d'autres, dont certaines utilisent des processus inverses du brainstorming). D'autre part nous considérons que le processus que la créativité n'est pas uniquement un processus associatif ou formulé autrement nous considérons que la séquence d'éloignement associatif (la séquence de divergence), n'est pas une séquence de création.

Pendant la phase associative divergente, on produit des stimulations imaginaires, des propositions exagérées, impossibles à mettre en œuvre, des rêves, des fantasmes, (c'est la règle du jeu : "dites tout ce qui vous passe par la tête"), on encourage une production abondante qui est indispensable à la production créative. On produit le matériau de base de la création.


Celle-ci consistera, dans un deuxième temps, à réinsérer ces "folies" dans la réalité. Pour produire des idées "adaptées", on utilisera les éléments produits pendant la phase associative et on s'efforcera ensuite de les traduire, de les convertir, en utilisant des techniques spécifiques où l'on sépare soigneusement la divergence associative et la production créative.


Telle que par exemple, la technique du dédoublement, une procédure très démonstrative, dans la mesure où elle consiste à séparer et isoler nettement les deux phases essentielles du processus.


Deux participants du groupe se consacrent à l'éloignement imaginaire, à la divergence associative (ici à partir d'images projectives);


L'autre partie du groupe, papier en mains, se consacre à la production d'idées", à la création. Chacun des participants doit établir des connexions.



Autre technique que nous appelons le balancier.

Une technique qui illustre très symboliquement l'alternance entre la divergence associative et la production d'idées et fait donc bien ressentir les deux temps du processus créatif.

Le principe est le suivant : le créatif est invité à "balancer" entre d'une part un support de divergence associative (le dessin placé, par exemple, à sa gauche, ou bien le résumé d'un rêve éveillé, ou bien le résultat d'un brainstorming) et d'autre part l'objectif du problème (considéré avec les contraintes de la réalité), situé par exemple à sa droite ou rappelé sur un tableau mural.


Pour l'aider dans son "balancement mental", un "coach" qui l'accompagne l'aide à balancer également physiquement par une légère pression sur les épaules. On l'invite à pratiquer des connexions entre ces deux pôles (l'associatif et le créatif) et à exprimer des pistes d'idées. Un script prend en note sa production qui sera ensuite retravaillée en groupe.


En résumé, si le processus créatif utilise pendant une séquence le mode associatif pour désarticuler les éléments du problème et pour fournir le matériau conceptuel de la future création, on pourrait dire que pour l'essentiel, la production de nouveau est due à un processus de connexion.

Ou, pour simplifier : "La créativité c'est le croisement".

C'est une phrase que j'avais écrite dans un livre publié en 1971 et dont j'ai retrouvé récemment la trace avec amusement. A l'époque c'était une intuition. Depuis c'est devenu une certitude, vérifiée et confirmée par la pratique empirique.

Guy Aznar. photo du livre "La créativité dans l'entreprise". Editions d'Organisation. 1971.



Autre approche : le clustering.

Cette technique consiste à passer des nuages d'idées en gestation, produites pendant certaines phases divergentes de la recherche, à des structures d'idées plus construites.

C'est un processus que nos collègues de l'Université de Delft[15] (Faculté de design industriel en ingénierie de Delft (IDE) ont développé et appellent "le clustering)



Ils ont défini le clustering comme une étape de création, clairement définie comme une transition située à mi-chemin entre la phase de divergence et la phase convergente d'évaluation.

"Pendant la séquence habituelle de divergence, en associant les idées[16] les unes aux autres, en suspendant le jugement, écrivent-ils, nous essayons de générer un champ très large d'options. Deux cents "ébauches d'idées" ne sont pas inhabituelles dans cette phase. Après avoir fait cela pendant un certain temps, à un moment donné, il sera nécessaire de mettre de l'ordre dans cette collection, apparemment aléatoire et non structurée. C'est un bon point de passer à une phase de regroupement. Il s'agit d’établir une activité essentielle de création, dans le développement de concepts, bien différente d'une phase divergente, en roue libre.


(Participants présentant ici un regroupement de concepts à la suite d'une longue phase précédente de divergence associative)


Cette remise en cause du processus associatif, l'un des auteurs qui a bien étudié ce phénomène, Arthur Koestler[17],, a inventé un mot pour la décrire où il parle de processus "bissociatifs" et il écrit :

"Je forge ce mot, afin de distinguer nettement les processus associatifs, cette forme de pensée paresseuse et le bond novateur qui en reliant des systèmes de référence jusqu'alors séparés nous fait comprendre le réel sur plusieurs plans à la fois…… Si je forge ce mot, «bissociation », c’est afin de distinguer entre le raisonnement routinierqui s’exerce pour ainsi dire sur un seul plan (comme dans l'association) et l’acte créateur qui opère toujours sur plusieurs plans …


la "bissociation" symbolise le lien entre deux systèmes de référence dissociés qui vont être réunis dans l’acte créateur"...« Le rêveur bissocie constamment, il passe sans cesse d’unematrice à l’autresans s’en rendre compte. On passe d'un mode unique où tout s'enchaîne, le mode l'associatif à un moddialectique où tout se croise.


Comment s'explique la productivité du brainstorming ?

On peut sans doute se demander, dans ce cas, comment expliquer pendant une séance de brainstorming où, théoriquement, on utilise uniquement la divergence associative, que l'on produise des idées réalistes (ce qui est objectivement le cas très souvent)? La raison est, selon moi, que les participants d'une séance de brainstorming ne respectent pas tout à fait là règle exclusive du "non jugement".

On leur a dit " ne jugez pas, soyez fous, n'évaluez pas". Mais leur inconscient triche. Involontairement, inconsciemment, à la vitesse des influx nerveux, leur cerveau fait la navette entre les idées folles et le sol dur de la réalité, puis il repart, puis il revient et, finalement, il produit des idées qui se trouvent au carrefour.

Le brainstorming ça marche parce qu'on ne respecte pas la règle. Cela marche parce qu'on n'a pas fonctionné exclusivement suivant le mode associatif mais suivant un mode dialectique où l'on a fait se croiser des informations de nature différente.

D'une manière plus globale, si le processus créateur ne peut être attribué exclusivement à l'une des deux grandes fonctions symboliques (divergence/convergence), il semble légitime, de définir un "lieu théorique" de création, situé en dehors de la divergence et de la convergence, peut-être à mi-chemin, dans un espace de médiation où, peut-être, la naissance des idées pourrait s'expliquer par une alternance hyper rapide entre ces zones.

Espace que j'appelle ici provisoirement, par convention, le lieu de "l'émergence" des idées.


Ce lieu de l'émergence des idées efforçons-nous d'en définir les caractéristiques :

- Il ne s'agit pas d'un concept surajouté : la phase d'émergence est une phase par laquelle passent tous les producteurs d'idées, (tout le monde, en silence, secrètement, inconsciemment, "fait la navette"), mais, généralement sans l'identifier, sans en prendre clairement conscience;

- C'est un espace intermédiaire qui va de la vague idée à peine émergée des limbes de l’imaginaire jusqu’à l’idée prononcée à haute voix;

- c'est un espace de compromis entre l’imaginaire et la réalité;

- c'est un espace instable : l'idée naissante est prête à repartir vers l’informel de l’oubli;

- c'est un espace informel, n'ayant encore d'identité. L'idée naissante est une "migrante", ni identifiable dans son pays d'avant, (l'imaginaire) ni encore identifiable dans son pays d'après (la réalité concrète);

- c'est un espace d'idées fugaces, hyper rapides : les idées apparaissent et disparaissent à la vitesse des influx nerveux;

- c'est un espace d'idées ambigües, du fait qu'elles résultent d'une fécondation inachevée;

- c'est un espace situé à mi-chemin de l'inconscient et du conscient.

- C'est un lieu de rencontre, entre l'imaginaire et le la réalité.


En résumé :

- dans la définition de la créativité, on ne peut pas dire seulement que cette capacité consiste "à réaliser une production"; il me semble qu'il faudrait également dire "comment elle réalise cette production, comment elle agit, quel est son mécanisme;

- il me semble qu'il faudrait préciser à propos de ce mécanisme qu'il s'agit d'un processus dynamique, de transformation de la production de l'imagination en création qui consiste essentiellement à établir une connexion entre l'expression imaginaire d'un problème, (le domaine du rêve) et l'expression de la réalité, (celui des contraintes liées à sa résolution).


D'où, voici d'une manière synthétique, la définition complémentaire de la créativité que je propose et que je soumets à la discussion collective :


"La créativité peut être définie à la fois en terme de capacité : c'est la capacité à réaliser une production qui soit à la fois nouvelle et adaptée au contexte dans lequel elle se manifeste; et, à la fois, en terme de processus : elle met en œuvre un processus dynamique consistant à faire se croiser l'imaginaire et la réalité dans le but de proposer des solutions innovantes".


Vos critiques, commentaires et corrections sont les bienvenus...

(aznarguy@gmail.com)

[1] proposée par Guy Aznar (mise à jour 24 05 23), sous réserve de l'approbation par l'ensemble du collectif des praticiens; par les enseignants et par les chercheurs spécialisés en créativité. [2] Guilford. 1950. « creativity » in American Psychologist.1967 : “structure of intellect problem solving” in The nature of human intelligence. McGrawhill. [3] Alex Osborn, "l'imagination constructive". Dunod. 1964 [4] Köhler. L’intelligence des singes supérieurs .(1927). Paris, Alcan. Selon Köhler l'insight c'est la découverte soudaine d'une solution qui ne devient apparente que par une réorganisation des éléments du problème. Köhler y voyait comme un modèle de la productivité de la pensée. [5] Paul Guillaume. Psychologie de la forme. Livre de Poche. [6] Anton Ehrenzweig. L'ordre caché de l'Art. Gallimard. 1982 [7] Wertheimer Max. La Pensée productive (Productive Thinking, 1945). [8] Théodule Ribot. L'imagination créatrice. L'harmattan. 2007 [9] Henri Poincaré. Science et méthode. Paris Flammarion. 1908. Je m'appuie ici sur la présentation publiée en annexe du livre de Cédric Villani : "les mathématiques sont la poésie des sciences. Edition Champs.2018. [10] Poincaré. La science et l'Hypothèse. Livre de poche; Henri Poincaré. Science et méthode. Paris Flammarion. 1908. Je m'appuie ici sur la présentation publiée en annexe du livre de Cédric Villani : "les mathématiques sont la poésie des sciences. Edition Champs.2018.

[11] "Synectics, "a new method of directing creative potential to the solution of technical and theoritical problems". Harper & Row. 1961. Traduction francaise : "stimulation des facultés créatrices dans les groupes de recherche par la méthode synectique". Editions Hommes et techniques.1965. (Epuisé) [12] J'ai détaillé dans un livre toutes ces techniques : Guy Aznar, Anne Bléas. "99 idées pour trouver des idées. Eyrolles. 2018. [13] Torrance Tests of Creative Thinking (TTCT) dans Source book for creative problem solving . Edité par Sidney J Parnes. Creative Education Foundation Press. 1992. [14] dans son livre "L'imagination constructive". [15]Processus mis au point notamment Marc Tassoul et Jan Buijs, développé par Han van der Meer et Katrina Heijne. [16] en fait il ne s'agit pas tout à fait d'idées "nouvelles et adaptées" mais de stimulations pour créer des idées. [17] Arthur Koestler. Le cri d'Archimède. Calmann. 1964

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