"Fini Amazon" bonjour "Orénoque".

Mis à jour : mai 30



Il détestait les enterrements. D'abord il faut s'habiller en Dimanche, serrer des mains, prendre un air de circonstances et éventuellement pleurer.

Pleurer, en fait il en avait envie et plus encore un sentiment de rage devant ce gâchis, ce gaspillage, cette vie brisée.


L'enterrement aujourd'hui, c'était celui de la Libraire du Passage, près du parc, où il croisait de temps à autres, le vieux libraire qui donnait souvent du pain aux oiseaux.

Les huissiers étaient passés et il restaient encore les cartons d'invendus, celui des retour, et là bas, près de la fenêtre, le stock non triés des catalogues et des archives.

"J'ai pas pu tenir" marmonnait-il sans cesse, "j'ai pas pu tenir", comme en s'excusant d'une faute qu'il aurait commise. Tout le monde acquiesçait en baissant la tête. Certains le serraient dans leurs bras.

Chacun savait qu'il n'y avait pas eu de faute.

Il y avait eu seulement le cyclone "Amazon", comparable à ces tornades qui dévastent périodiquement les îles des Caraïbes. Amazon, venu de l'Ouest, avait commencé à faire fuir les clients pressés, les cadres "overtime", pour qui la commande d'un livre dans le vent ne pouvait pas attendre plus d'un jour. Puis les clients flemmards qui voulaient bien faire un petit détour pour venir jusqu'à la librairie mais quand même pas marcher trop loin, "surtout avec le mauvais temps". Puis les fanas du click, rivés à leurs ordis, les jouisseurs de la souris, qui cherchaient jour et nuit des prétextes pour cliquer, cliquer, jusqu'au paroxysme suprême qui permet finalement "d'acheter en un click".

Peu à peu, il n'avait plus commandé les "vient de paraître" de peur de devoir les renvoyer; il n'avait plus renouvelé le stock des "policiers" qui constituaient d'habitude son pain quotidien; ses rayons s'étaient dégarnis et pour faire bonne apparence il bouchait les trous avec des nanars.

Finalement il avait du fermer boutique, forcément !


Si seulement il avait attendu un peu !

Octave était désolé pour lui, alors que son opération "Orénoque" commençait à prendre forme.

Elle avait commencée par des réunions du soir, entre libraires, une fois chez l'un une fois chez l'autre, qui semblaient jouer aux conspirateurs et qu'on appelait "la bande des quatre".

Ils cherchaient des parades, des stratégies de défense, des actions collectives, des manifs.

"C'est vrai, le problème c'est les livraisons"!

Le thème revenait tous les soirs. On en parlait comme des militaires discutant d'un problème d'intendance avant une offensive éclair. "Et la gestion des stocks"! "Et la gestion des clients", "et la facturation". Les problèmes surgissaient au fur et à mesure (à la limite on en inventait) tellement on fantasmait l'armée ennemie qui semblait les guetter dans des véhicules blindés, derrière des piles d'invendus. C'est à cette époque qu'ils avaient baptisé leur projet " l'opération Orénoque", une opération aux allures d'aventuriers, comme à la télé!

Comme c'est souvent le cas, ce sont les femmes qui les ont bousculés en les houspillant un peu : "Ben quoi! "Vous n'allez pas grimper sur vos bécanes pour aller livrer les bouquins chez les clients" …" vous n'avez qu'à vous organiser"…

Et les voila repartis pour des palabres à n'en plus finir et un sujet de discussions animées pour au moins cinq soirées d'affilée.


Un soir, c'est Octave qui a lancé l'idée pour les livraisons.

Octave avait un gendre qui avait commencé sa carrière à la Poste, " à cause de l'emploi garanti". D'abord "préposé", on l'avait finalement "déplacé" du fait des "sureffectifs" et on l'avait expédié, (c'est le cas de le dire) chez Chronopost, une filiale de la Poste. Bien sur c'était un peu loin de chez lui, en banlieue, avec des horaires pas possible mais là, au moins, on était sur d'avoir du boulot. Selon son gendre, Chronopost est une société spécialisée dans le transport des petites marchandises (et le livre c'est bien une "petite marchandise") et il parait qu'en 2017, ils ont livré 600 000 colis par jour, dont 190 000 seulement pour le e-commerce.

Cette fois on tenait une piste de solutions!...

Ils se sont déplacés à trois, en délégation et ils ont rencontré un responsable de communication de Chronopost très souriant qui les a envoyé au service qui recevait les "créateurs de start-up" pour leur donner conseils et encouragements. C'était très sympa mais ce n'est pas du tout ce qu'ils cherchaient : ils n'étaient pas créateurs de start-up, ils ne cherchaient pas une solution bricolée, ils étaient "libraires professionnels" et ils cherchaient une solution globale au niveau de l'ensemble de la profession, qui dépasse leur cas particuliers.

Cette première démarche a eu pour résultat de démoraliser Octave. Il avait l'impression de s'être heurté "au mur de la réalité" comme il disait et d'avoir "pris un sacré coup" dans le dos. Comme toujours dans ces cas là il avait décidé de bouder et il avait déclaré solennellement qu'il se "mettait en dépression". L'inconvénient c'est qu'on l'avait condamné aux bouillons de légumes et aux yaourts, à tout hasard. L'avantage c'est qu'il ne s'occupait plus de rien, qu'il ne voyait plus personne et il qu'il pouvait passer sa journée au lit en regardant ses vieux DVD

Ce qu’il ne pouvait pas deviner c'est que pendant sa maladie sabbatique, le projet Orénoque allait sérieusement avancer, et sur deux fronts.

D'une part, ses copains de la bande des quatre avaient alerté toute la profession en commençant par leur quartier, le XIXème, puis en descendant tous les numéros jusqu'au 1er arrondissement. Ils avaient dramatisé un peu la "maladie" d'Octave en lançant la rumeur que bientôt on risquait d'avoir "un décès professionnel". Du coup ils avaient mobilisé toute une armée de "libraires en colère" auxquels s'étaient joints une foule de clients. Dés que Octave irait mieux, ils avaient le projet de se

réunir pour une immense manif. devant le mur des Fédérés, à côté du Père Lachaise, pas loin de chez eux.

D'un autre côté, le fils d'Octave s'était lancé dans la bagarre. Il était étudiant dans une "Ecole de Commerce Supérieure" et il avait raconté à ses profs que le combat des libraires pouvait constituer un exemple concret pour "une étude de cas". Du coup, il avait motivé les 200 élèves de l'école pour monter un super dossier et constituer ce qu'ils appelaient "un business plan".

Comme on leur avait appris en première année, leur rapport commençait par un "état des lieux". Il avaient noté notamment que :

"la poussée d’internet et la commande de livres physiques en ligne représentent une part importante du marché qui échappe à la librairie traditionnelle ; "la France compte aujourd'hui près de 2.240 librairies indépendantes. Les 1 000 premiers points de vente correspondent à ce que les diffuseurs appellent les librairies de « premier niveau », qui représentent de 60 à 75 % du chiffre d'affaires des éditeurs et sont les mieux placés".


Et les autres ? Combien vont subsister? En quatre ans, 83 librairies ont fermé dans la capitale d'après l'Atelier parisien d'urbanisme. Plusieurs enseignes mythiques ont disparu (pour faire place à la fringue) notamment à Paris la librairie "La Hune", Bd St germain; Les "PUF", place de la Sorbonne; "Del Duca" sur les grands boulevards, etc. )

"La librairie indépendante est-elle un chef-d'oeuvre en péril, ou a-t-elle encore le temps de se réinventer ?" avait conclut récemment un article de Télérama ?

De son côté, le directeur de l' "Observatoire du livre" avait publié une tribune dans Libération sous le titre, « Amazon m'a tuer ». Bonjour l'ambiance !

Selon les principes d'un rapport bien construit, comme on leur avait appris en 2ème année, après avoir énuméré les point faibles du problème le rapport de l'école désignait les "axes positif de développement", appelés les "axes de l'espoir". Le premier axe de recommandation s'appelait : "s'unir pour ne pas mourir" et le second "livrez".

Ils citaient le cas de "Librest", un réseau de neuf librairies de l'Est parisien qui mutualise les commandes et offre la possibilité de livrer un particulier en trois heures. Ou celui de la librairie "Dialogues", à Brest qui fédère 120 libraires et propose au client d'être livré à domicile.

La route était tracée, il n'y avait plus qu'a agir.

Du coup, les copains de la bande des quatre décidèrent de réveiller Octave de sa torpeur : "Arrête ton cirque, Octave, réveille toi "!

Et ils le mirent au courant des derniers développements.

Le programme était simple, il fallait retourner voir Chronopost, mais cette fois à un plus haut niveau hiérarchique : tout en haut !

Le rendez-vous fut facilité par le directeur de l' "Ecole de Commerce Supérieure" qui était un copain de promo du directeur de Chronopost.

L'entretien avait été préparé soigneusement par la bande des Quatre qui s'étaient déplacés en compagnie de leurs femmes, soutenus par 200 à 300 sympathisants qui avait fait le voyage avec des instruments bruyants et des feux de Bengale.

Dans la grande salle blanche du 1er étage, dite Salle du Conseil, la réunion avait commencé à 10 heures et devaient durer "le temps qu'il faudrait".

La première étape n'avait pas posé de problèmes.

Chronopost était d'accord pour créer une filiale appelée "Chronolivres" et pouvait mobiliser le grand hangar qui venait d'être construit.


Le principe d'organisation était simple : les commandes de livres arrivaient chez le libraire, qui facturait le client. La commande était transmise immédiatement chez Chronolivres qui fabriquait les paquets. Une petite voiture jaune filait aussitôt à Paris pour livrer, comme elle le fait actuellement pour les colis. Dans certains cas, chez le libraire en délais records; ou bien à domicile.

Chronolivre facturait au libraire le prix de livraison et le cycle était bouclé.

C'est là que les premiers conflits se firent jour.

Chronolivres disait que la librairie devait lui reverser 50% de sa marge brute, pour prix de la livraison.

Pour les libraires c'était évidemment impossible et les femmes demandèrent aussitôt une suspension de séance.

Autour d'une petite table basse, dans le petit salon bleu, on fit les comptes avec une certaine angoisse.

Sur le prix global du livre les libraires versent en moyenne à l'éditeur 66% du prix, leurs charges s'élèvent en moyenne à 32% (loyer, charges, personnel, impôts, divers, etc.). Il reste si tout va bien, 2% de marge nette pour le libraire. S'il faut en plus, les partager, on met la clé sous la porte.

"On est foutus", "c'est sans espoir", "Y'a qu'à s'en aller".

L'ambiance était funéraire.

Et pendant ce temps, en bas, sous les fenêtres, les copains tapaient sur des casseroles en chantant à tout-va : "on va gagner", "on va gagner".

S'ils savaient les pauvres ! Les quatre en avaient le coeur serré!

Pour s'en sortir, c'est la plus jeune du groupe des femmes qui lança une idée révolutionnaire : "en plus des livres, z'avez qu’a vendre aussi l'encre".

"Quelle encre ? De quoi tu parles? T'es folle?" ?

"Ben quoi, l'encre des imprimantes. Les recharges d'imprimantes, les trucs de Canon, d'Epson, de tous ces voleurs qui nous obligent à changer tout le temps à cause de leur combine d'obsolescence programmée"

"Alors au point où t'en es, pourquoi pas aussi les imprimantes?"

"Et pourquoi pas? "Et aussi les photocopieuses"…"En fait tout ce qui tourne autour de l'écrit, depuis le crayon noir jusqu'à la photocopieuse, du brouillon jusqu'à l'imprimante en cinq couleurs, ça fait partie de l'univers du libraire, c'est à nous, y'a qu'a le prendre"… "Et on va le prendre!"

"Et là, y 'a de la marge brute !"

Les sourires commençaient à s'élargir jusqu'aux oreilles et même au delà!

"Mais où on va fourrer tout cet attirail?

"on ne va garder en boutique que des spécimens et pour le reste, ça ira dans les hangars de Chronolivres, ils ont de la place!

Sur le moment ils se sont embrassés comme des fous et ils sont retournés dans la "Salle du Conseil" avec un air de conquistadors.

Bien entendu le directeur de Chronolivres était d'accord : pour résumer sa pensée il avait rappelé l'adage : "plus y'a du chiffre, plus qu' y'a de la marge".

En sortant, les tambours pouvaient résonner pour de bon: c'est vrai "qu'on avait gagné".

Ils n'en revenaient pas!

Déjà des copains de Marseille, par téléphone, demandaient des tuyaux; un journaleux de service les interrogeaient sur l'extension nationale et un allemand de Dresde demandait s'ils "pouvaient faire pareil à l'international"

"Bien entendu, camarade, te gêne pas!", "le système l'Orénoque, c'est en open source".


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