L'intérimaire










Devant la vacuité de sa vie et de l'ennui qui commençait à lui peser, il pensa que le mieux était de faire du bénévolat en faveur des pauvres et des déshérités et il se rendit au service des urgences de l’hôpital communal où les soignantes et les piqueuses de garde qui manquaient de personnel, l’accueillirent à bras ouverts en qualité d'intérimaire.

Après l’avoir interrogé sur son savoir-faire et compte-tenu de son expérience ancienne d'instituteur, elles l’expédièrent « à la Sémantique », comme elles disaient, juste entre la Rhino et la Neuro, où se trouvaient les blessés de la communication.

En plus, elles lui filèrent les gardes de nuit, ce qui n’était pas vraiment un cadeau.

Comme c’est souvent le cas pour un intérimaire, surtout aux urgences, on lui donna pour commencer des blessés bénins.

Des types qui avaient reçu des éclats de voix à la suite d’un coup de gueule, qui s’étaient fait déchiqueter dans une prise de bec ou qui s’étaient fait mordre à la suite d'une remarque incisive. Certains arrivaient en larmes, ayant peur d’être blessés à vie par des paroles acides qui laissent parfois des cicatrices au visage. Dans certains cas, c’était de simples écorchures suite à une chamaillerie mais parfois des problèmes douloureux lorsque des cris perçants avaient perforé la carapace cutanée et dans certains cas il fallait faire une anesthésie locale.

L'intérimaire faisait de son mieux, patiemment, s’efforçant de soigner sans porter de jugement, sans s’attendrir, essayant de simplement réduire la douleur à vif, sans prétendre guérir les causes lointaines. Sa principale fonction était d’écouter, parfois pendant des heures, ce qui n’est pas simple pour un profane, une écoute qui pour être efficace doit être impliquée, authentique, l’écoutant n’étant pas un phonographe ou un mur blanc, mais une personne qui absorbe, reçoit des coups à la place de quelqu’un d’autre, sert d’exutoire, d’oreiller, d’amortisseur, de bouc émissaire. Puis, peu à peu, ayant démontré sa neutralité bienveillante, il intervenait dans le discours, souvent bredouillé, balbutiant, heurté, en relançant par quelques mots interrogatifs du genre : « êtes-vous bien certain que… », « finalement ce qui vous a blessé le plus… », « ne pensez-vous pas que… », essayant de faire prendre de la distance, du recul, de donner de l’espoir, ou de donner du courage pour rompre avec quelqu’un dont on est seulement dépendant alors que l’on croit l’aimer ; sans toutefois donner de conseils, mais essayant d’ouvrir des voies pour que le blessé se conseille lui-même.

Dans les cas les plus graves, on les gardait à l’hôpital, dans une jolie chambre, avec des télés, des vidéophones, des jeux, pour les aider à penser à « autre chose ». Le fait d’être traité en malade leur faisait souvent du bien, leur donnait un statut, leur apportait un espoir de guérison : maintenant, avec la science, on fait tellement de miracles, pensaient-ils !

Le problème le plus intéressant qu’il eût à traiter fut celui d’un patient qui avait perdu ses repères. Il avait été obligé d’actionner ses balises de détresse et on l’avait retrouvé sur un trottoir, cul par-dessus tête..

Dans sa navigation existentielle il se sentait habituellement en sécurité, le monde était ordonné, il y avait sa place, il en acceptait l’harmonie, avec ses bons et ses mauvais côtés. Il ne cherchait pas à aller voir plus loin. Comme le disait l’épicier du coin où il achetait habituellement son huile d’olive, un immigré grec très bavard qui s’appelait Epitecte, « il faut savourer le présent tel qu’il est, sans s’encombrer des choses du passé ou des spéculations sur le futur ».

« D’ailleurs, l’espérance c’est le plus grand malheur qui soit » ajoutait-il en servant les fromages de chèvres qui trempaient dans de l’huile parfumée aux herbes. Et avec son œil grivois, il ajoutait, « rappelle-toi que tu es mortel, que ta femme est mortelle et quand tu l’embrasseras, pense que demain peut-être elle mourra, tu la savoureras mieux ce soir…».

Il avait donc appris à distinguer ce qui dépendait de lui et ce qui n’en dépendait pas et comme à son idée, presque tout dans la vie nous échappe, la seule chose qui dépendait vaguement de lui c’était de faire le bien, dans les limites de ses moyens et il s’y employait de son mieux.

Un jour, ses certitudes tranquilles s’étaient effondrées en même temps que les murs de sa maison. Une bonbonne de gaz avait explosé et à la place de la maison il n’y avait plus qu’un trou béant. Les murs avaient été littéralement soufflés, le toit s’était envolé et on marchait sur des gravats. Sa femme et son enfant avaient été tués. Elle avait trente ans, de longs doigts avec une bague noire ; le petit avait vingt-six mois, il parlait déjà bien et chantait même un peu.

Ce n’est pas seulement une maison qui s’était réduite en poussières, mais le ciel qui lui était tombé sur la tête.

Jusqu’ici, avec sa femme et son fils il se sentait au chaud dans un cocon tiède dont les couches successives s’emboîtaient les unes dans les autres : son cercle familial, son quartier, sa ville, sa société, le monde qu’on appelait cosmos, et on lui avait expliqué que ce mot voulait dire « ordre, bel arrangement, totalité rangée et parfaitement articulée » : il n’y avait plus qu’à suivre le mouvement.

Comme le disait souvent le gros Marc Aurèle, le patron du bar Le Portique, où il allait pour l’apéritif, « tout ce qui arrive, arrive justement, selon la justice » comme si quelqu’un vous attribuait la part qui vous revient. Et le fameux Epictète, qui payait généralement la tournée quand la journée avait été bonne, renchérissait en ajoutant « moi je veux toujours ce qui arrive, car ce que Dieu veut, vaut mieux que ce que je veux ».

Et à la tienne, Etienne !

Face à la mort d’un enfant de vingt six mois, tous ces discours et tous ces mots qui avaient bercé sa vie tombaient en poussières. Des discours de zombies. Des mots comme chagrin, peine, douleur, qui suffisent pour des blessures superficielles ne convenaient même pas pour une situation où c’était le monde visible qui se délitait en mille morceaux, comme s’il avait été construit en lego et que quelqu'un avait tapé dessus à la masse. Il aurait fallu parler d’"étonnement", au sens de « frappé par le tonnerre », d’effarement, de stupeur, d’ahurissement. D’ailleurs, aucune phrase ne l’atteignait, les sons mettaient de longues minutes à lui parvenir et réciproquement il avait du mal à parler, son langage se réduisant à quelques mots, voire à un seul, qu’il répétait inlassablement.

On avait diagnostiqué une aphasie de Broca qui s’observe chez les patients victimes d’un traumatisme violent chez qui on constate une atteinte de la partie frontale de l’hémisphère cérébral gauche, plus précisément au niveau de la troisième circonvolution. Elle correspond à une difficulté de traduire la pensée par les mots malgré l’intégrité fonctionnelle du larynx. Souvent, les patients répètent inlassablement la dernière bribe de phrase à laquelle ils ont pensé avant l’accident cérébral, comme le poète Valéry Larbaud répétant jusqu’à la fin de sa vie : « Adieu les choses d’ici bas, adieu les choses d’ici bas » .

Dans son cas, le pauvre hère répétait seulement « mais où j’ai mis mes clefs, mais où j’ai mis mes clefs ».

La plupart des gens cherchaient à lui faire oublier le drame en lui parlant "d’autre chose", ce qui constitue une grave erreur de débutant.

A l’inverse, l'intérimaire lui parla de l'accident et l’emmena en lui tenant la main sur les ruines de sa maison. Dans les gravats, il dégageait des objets familiers, une casserole rouge, un jouet écrasé, que le pauvre homme empilait nerveusement dans un grand couffin en osier. Au fur et à mesure qu’il ramassait des traces matérielles de sa vie antérieure, c’est comme s’il ramassait des morceaux de vocabulaire, il les nommait, donc il revivait.

L'intérimaire s’efforçait de lui parler comme on le lui avait appris dans ses cours en deuxième année :

« adressez-vous à la personne aphasique en la traitant comme à une personne adulte et intelligente ; encouragez ses tentatives de communication ; laissez-la s’exprimer sans l’interrompre ; résistez à la tentation de terminer les phrases à sa place ; évitez de la corriger continuellement ; utilisez des phrases simples ; parlez plus lentement ; traitez d’un seul sujet à la fois ; annoncez les changements de sujets dans la conversation ».

Tout en relisant ses anciens cours il se disait que c’était des conseils qui ne valaient pas seulement pour les aphasiques.

Toujours est-il que peu à peu, le type recommença à faire des phrases, un peu incohérentes au départ, mais de plus en plus en plus structurées.

L'intérimaire s’était tellement passionné pour son cas qu’il passait les journées entières avec lui, il mangeait avec lui, en fait il ne le quittait plus et il prenait à cœur sa guérison comme s'il s'agissait de la sienne. Il s'identifiait à lui.

Les piqueuses s’émurent de cette situation non réglementaire qui ne correspondait pas aux normes syndicales de « stricte neutralité ». Elles trouvaient "qu'il en faisait trop", ce qui n'était pas prévu dans le statut. Et en plus qu'il faisait des heures sup. non payées, ce qui constituait un très mauvais exemple pour tout le monde et risquait de leur porter préjudice.

On le convoqua pour une visite de routine où il s'emporta un peu contre l’Administration. Il déclara aux inspecteurs qu'ils étaient en fait "des ammonites" (une sous-classe éteinte des mollusques céphalopodes).

A la suite de quoi les inspecteurs vexés, déclarèrent qu’il ne contrôlait plus son transfert ni son contre-transfert et on l’éjecta du bénévolat, tandis que son patient était envoyé dans un établissement spécialisé.

3 vues

Me contacter:

Mail : aznarguy@gmail.com

Mes réseaux sociaux  :

  • Facebook
  • LinkedIn Social Icône

Site créé par mon petit-fils Marius Aznar

Mail : mariusaznar99@gmail.com