La route des Indes










L’homme fit un signe de la main à la femme blonde qui le guettait à la fenêtre pour lui dire au revoir. Il attendit que les volets se ferment et au lieu de suivre son chemin habituel, vers le métro Stalingrad, il tourna brutalement à droite vers le bassin de la Villette où il s’arrêta à un bar de mariniers.

Il n’irait pas au bureau aujourd’hui à cause de cette phrase maudite qui hantait ses nuits depuis des semaines. Une phrase de Koestler, l’homme du "Cri d’Archimède" :

« On admet généralement que l’homme qui prend assez de peine pour aller aux Indes est sûr d’aborder à une Amérique quelconque ».

Il l’avait lue affichée au mur, dans un sous-verre, chez son dentiste ou son psychanalyste – des gens qui vous font mal pour vous faire du bien et, depuis, elle s’était gravée dans son hypothalamus. Elle hantait ses nuits et le réveillait en sursaut. Le jour elle barrait son front, obscurcissait ses pensées, et parfois les gens lui demandaient : « vous êtes toujours là ? ». Non, il n’était plus là.

Pour aller vers les Indes, il avait demandé le chemin au voisin du quatrième qui avait fait son service dans la Marine. Paraît qu'il devait refaire le voyage de Collomb, à partir de Barcelone, en cherchant la route des Indes à l'envers, pour aborder à une Amérique quelconque, ce qui constituait, selon lui, un raccourci.

Il ne voyait donc pas d’autre solution que d’aller à Barcelone, s’emparer de la Santa Maria, la réplique du bateau de Christophe Collomb qui se balance toujours dans le port, et mettre cap vers les Indes. Pas facile.

Il commanda un blanc sec à haute voix, pour faire comme tout le monde, et s’assit lourdement à une table qui donnait sur l’eau.

Vers dix heures il se leva et partit à pas lents le long du bassin, vers la passerelle, puis prolongea au-delà, vers le pont du Canal de l’Ourcq.

Sur la promenade, des vieux promenaient leur chien – ou l’inverse, labourant le temps en patience durant leur vie en retrait.

Un pêcheur de carpes avait déployé trois lignes équipées d’un vibreur qui surveillait les touches et installé le pliant de toile et les bassines rituelles : maïs, boulettes, tourteaux, tandis que l‘épuisette large, posée à terre, attendait son heure. On sentait qu’il s’installait pénard pour la journée sur son pliant, protégé par son alibi de pêche, l’œil fixé sur le bouchon jusqu’à l’hypnose du vide.

Plus loin deux jeunes gens, en récup de 35 heures ou en chômage s’entraînaient à la pétanque. Une petite boule qu’il fallait viser avec une boule plus grosse, et encore. Une boule chasse l’autre, comme un moment chasse l’autre, une journée chasse le temps, une vie pousse l'autre.

Il avançait à pas lents en observant les promeneurs comme des étrangers. Ils ne faisaient plus partie de son univers maintenant qu’il était en route pour son grand voyage. « Ils sont dans le bonheur », marmonnait-il avec dégoût. Une vie sans doute ordonnée, régulière et cyclique, un cercle fermé.

Lui, était désormais dans l’Aventure, l'aventure des Amériques par la route des Indes, grande ouverte sur le monde, comme le bassin de la Villette, comme le bassin du port de Barcelone.

Il se dit qu’il téléphonerait à sa femme vers midi pour la prévenir qu’il partait en séminaire pour trois jours à Barcelone. Cela ferait trois jours de gagné, après on verrait.

Près du pont de l’Ourcq deux péniches gisaient sur l’eau, de couleurs sombres, peinture écaillée, comme abandonnées à leur destin ou bien oubliée peut-être par un voyageur.

Il les compara à la Santa Maria, ce vieux rafiot qu’il avait visité un jour, se demandant comment Cristobal Collomb avait fait pour embarquer 50 hommes dessus et les barriques de rhum, sur cette caraque de 29 mètres de long, puis traversé l’océan jusqu’aux îles Caraïbes.

Ce soir, il prendrait un train de nuit pour Barcelone pour saisir la ville au petit jour. Il descendrait les ramblas, cette ancienne rivière devenu fleuve humain, depuis la place de la Catalyuna jusqu’à la statue de Cristobal qu’il saluerait pour se donner des forces. Il prendrait un café au marché de la Boqueria et traînerait vers Sainte Eulalie et dans les rues du quartier gothique. A midi il grimperait jusqu’au parc Guels pour prendre la ville de haut et considérer sa vie en surplomb, assis sur le grand banc qui ondule comme un serpent.

Vers midi, il arriva au pont métallique de Crimée qui coupe le bassin de la Villette en son milieu et il resta un long moment à le regarder se lever au passage des bateaux pour leur donner la liberté.

Puis il traversa et s’installa chez un arabe pour manger un couscous.

Il faisait des efforts pour se garder la tête vide. Il ne devait pas remettre en cause son objectif une seconde. Si tu doutes une seconde, t’es mort. Sa feuille de route était gravée quelque part : « il devait aller à Barcelone, s’emparer de la Santa Maria et aller chercher une Amérique quelconque par la route des Indes, en prenant sa vie à revers ».

Il la prendrait de nuit, quand les touristes sont partis. Le bateau ne serait pas gardé. Il détacherait la corde de chanvre et il lèverait les 270 mètres carré des voiles, comme il avait appris à le faire étant jeune dans un stage à l’île des Glénans.

Sans doute se sentirait-elle un peu seule sans la compagnie des deux autres caravelles, la Pinta et la Nina. Il devrait filer de nuit sans s’arrêter puis arrivé au large, dés qu’il croiserait un porte-containeur chinois en route vers Shanghai ou un cargo indien voyageant vers Calcutta, il ouvrirait sa balise de détresse et se ferait prendre en charge, prétextant une avarie. En route vers l’Asie, il aurait ainsi pris son raccourci vers l’Amérique.

Vers 17 heures, pour faire le tour du bassin, il redescendit le quai de Loire d’où s’élançaient des jeunes gens pour faire du kayak. Un bar peint en bleu servait des chopes de bière que les clients payaient au bar puis venaient boire sur les bancs, au bord de l’eau.

De son banc, il voyait les maisons de l’autre rive et pouvait deviner les fenêtres de son appartement. Sa femme blonde devait donner le bain aux enfants.

A la nuit tombante, il s’échoua à la Rotonde de Ledoux.

L’ancien grenier à sel avait été transformé depuis, en forum commercial. Une série de boutiques au premier étage, un restaurant en bas et une zone de déambulation.

Il s’assit à une table et commanda à manger pour tromper son angoisse qu’il sentait monter de plus en plus insistante, le long des jambes et au creux du ventre.

L’endroit était un mélange de noctambules venus s’encanailler et de mariniers qui cherchaient une fille pour la nuit.

Au moment du dessert, il noua connaissance avec une hollandaise assise à la table voisine. Une femme d’envergure large, à la poitrine lourde.

A minuit, en se levant, elle lui demanda sans façon s’il voulait dormir sur sa péniche et il accepta.

Elle faisait commerce des poivres qu’elle chargeait à Rotterdam en provenance des Indes et transportait ensuite à Paris dans de gros sacs de toile.

Elle lui dit qu’à Rotterdam elle le présenterait aux capitaines des cargos chargés d’épices qu’elle tutoyait depuis toujours. Ils ne refuseraient pas de l’emmener à Bombay. De là il pourrait rejoindre l'Amérique.

La péniche quitta la ville à l’aube, glissant dans le brouillard qui montait du bassin.

Il vit s’effacer lentement les façades des immeubles des quais où devaient dormir maintenant ses enfants.

Il se dit que, finalement, c’était drôlement facile de trouver la route des Indes quand on l’avait décidé le matin tôt.

Mais que le plus difficile consistait à trouver un alibi pour expliquer à sa femme sa longue absence.

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