Poker au sang












Sa vie était plate. Désespérément plate.

Les jours s'enchaînaient aux jours comme une pièce de puzzle qui chercherait un creux dans un endroit dessiné d'avance. Il n'attendait plus rien, comme si son futur était un coupé-collé du passé. Plate, je vous dis plate. Qu'on a même honte d'appeler ça la vie.

Pour casser le plat, il se disait qu'il faudrait faire un creux dedans et plonger.

Ou bien prendre des risques, d'énormes risques, pour remonter l'horloge du cœur, pour que ça tressaute encore une fois dans la poitrine.

La décision devenait évidente : prendre des risques, c'était une condition de sa survie.

Il paraît que quand on prend des risques, beaucoup de risques, parfois, on devient aventurier, héros, empereur, découvreur de planète, chanteur de rock, explorateur de sommets, découvreur d'or, astronaute, ermite, quelque chose d'extravagant, d'inattendu, dont on parle après dans les livres, quelqu'un dont on fait des statues dans les rues ou même qu'on raconte dans les légendes.

Ou bien on meurt, selon la chance, c'est le jeu. On s'en fout

Il décida de partir en voyage et de devenir voyageur au pays des risques.

Précisément, il avait entendu dire qu’il y avait en Grèce un armateur milliardaire appelé Arkis dont la spécialité était de faire prendre des risques énormes, à des gens un peu fous ou du moins égarés.

Notamment jouer au jeu de kopeck, à cent pour sang avec des pauvres : le pauvre devait échanger son sang pour des plaques de platine et pouvait devenir milliardaire à son tour ou mourir.

Comme pour lui, le seul enjeu auquel il tienne vaguement c’était sa vie, il décida de provoquer Arkis au jeu de kopecks, à cent pour sang, avec pour enjeu une île dont il serait roi en cas de succès et sa main droite en cas de perte, jusqu’à écoulement définitif. C'était le Jeu.

Il était certain qu’Arkis accepterait. Arkis était l’un des cinq hommes les plus riches du monde. Il n’y en avait que cinq d’ailleurs, que l’on gardait pour le décor et que l’on renouvelait à raison d’un sur cinq chaque année, par tirage au sort sur une liste de volontaires. Arkis en était à sa troisième année et il n’arrêtait pas de faire parler de lui, multipliant les excentricités les plus voyantes, au début pour faire le riche et depuis, selon certains, par délire incontrôlé.

C’était un grec d’assez forte taille, gras et luisant, qui se déplaçait toujours avec sa smala dans une boîte en verre pour ne pas être pollué par les non-riches. Au défi du voyageur, il répondit aussitôt, faisant transmettre le message par l’un de ses Sganarelle, genre de diplomate glabre et compassé appelé Ambassadeur des Pompes, expédié tout exprès dans l’un de ses aéronefs privés.

« La partie aurait lieu dans son île d’Arkoland et le voyageur aurait le libre choix de ses rituels et de ses porte-bonheur, qui lui seraient payés d’avance »

« Le voyageur verserait un litre de sang pour cent plaques de platine, montant minimum à chaque fois qu’il voudrait se recaver, et Arkis jouerait à hauteur de son île de Pactole, dont la clé serait remise à un arbitre ».

« La partie serait tranchée et la main du voyageur également, jusqu’à écoulement final en cas de perte, sur le dernier tapis, à sept heures de jeu ».

C’était réglo et l’Ambassadeur des Pompes s’en retourna aussitôt.

Il passa une bonne partie de la nuit à réfléchir à ses rituels et finalement il se décida pour une ambiance de cirque, avec des clowns, des funambules, des montreurs d’ours. Il faudrait qu’il y ait des gradins pour pouvoir inviter tous les barjots de passage afin qu’il puisse se sentir au chaud.

Pour les porte-bonheur, il pencha tout naturellement pour la musique qui était son fil d’Ariane dans la vie et qui était devenue un genre de battement de métronome de ses journées.

Arkis vivait sur Arkoland, une île des Sporades qu’on appelait l’île à hélices, qu’il s’était faite construire sur mesures et qui naturellement était la plus grande du monde, hybride d’un paquebot et d’une île flottante aux dimensions titanesques.

Il y arriva vêtu comme tous les jours, les mains dans les poches, sans cinéma, portant sur une chemise blanche dont le col dépassait de la capeline noire, son collier d’argent avec un gris-gris qu'il avait acheté autrefois à un chaman au cours d'un voyage au Mexique.

Quand il arriva, des types finissaient de monter les pieux du chapiteau placés au centre de l’Atrium et les marchands de gaufres dressaient leur étal.

Le troisième jour, vers les cinq heures, la fanfare du cirque commença à battre le rappel puisque la partie devait commencer à sept heures précises.

Naturellement Arkis arriva à sept heures moins une. Il était enfermé dans sa cage de verre anti virus, habillé en grand vizir et tout son brain-trust à l’avenant : babouches, pierreries, falbalas. Le voyageur reconnut même l’Ambassadeur des Pompes, sous un turban rouge, et il ne put s’empêcher de pouffer de rire sous sa capeline.

La fanfare du cirque joua l’air de la parade, version Nino Rota et chacun prit place dans les gradins, le voyageur à un bout de la piste sur un fauteuil à bascule et Arkis sur un fauteuil en ébène clouté d’or.

Les quatre clowns qui devaient contrôler la partie à l’œil nu (la video était interdite pour éviter les trucages) approchèrent de la table verte, vérifièrent les deux chaises de bois rond et non verni, l’appareil à perfusion et le trancheret. Les plaques de platine étaient dans un coffre en bois noir, gardé par un maître chien.

Le voyageur et Arkis s’approchèrent ensemble, synchronisés, sous un air de Tango (le voyageur avait choisi Volver, pour se porter chance, chanté par Gardel ), et ils prirent place face à face. Le voyageur regarda indifférent son sang monter lentement dans un récipient gradué qui avait été prêté par le Directeur de l’Observatoire de Greenwich, tandis que les clowns faisaient des pirouettes sur la piste en criant : « c’est pour rire… c’est pour rire… ».

Une cloche sonna, on éteignit les lumières sauf la lampe éclairant la table qui descendait du sommet du chapiteau par un long fil et qui était protégée par un abat-jour vert.

Les premiers tours furent d’observation, chacun cherchant son rythme, sa place sur la chaise, s’efforçant d’oublier l’espace alentour, les gens qui toussaient comme avant le concert, pour se centrer sur la tache de lumière au centre du tapis.

Arkis lança l’offensive comme un fou pour faire le bravache et, pour le mettre en rage , le voyageur répondait par des « sans moi » sur un ton neutre jusqu’au moment où il suivit avec un brelan de dames sur deux paires et remporta un joli pot.

Il en profita, conformément au règlement, pour demander un morceau de musique de son choix et choisit la Bacchiana Brasillera numéro 3, dirigée par Villa Lobos, un air qu’il écoutait autrefois tous les dimanche matin à onze heures.

Pour profiter de sa chance il se mit à relancer plus sèchement et ramassa plusieurs coups par abandon, l’autre ne suivant pas pour faire le mariole. Dans la foulée, il lui souffla sous le nez un joli petit tas de platine avec une quinte aux dames servie, contre une quinte aux valets. Arkis reprit cent plaques et une poignée de loukoums.

Le premier ennui pour le voyageur commença avec une série de paires. Se sentant en chance, il relançait dès le départ puis cassait la paire pour ne pas jouer trop médiocre. Au bout d’une demi-heure, il avait perdu son avance à petits coups minables et sur deux bluffs de principe, de prix de revient élevé.

Il hésita un peu puis redemanda la contre-valeur de cent plaques en tendant le bras, la veine bien apparente sous le trancheret, pensant que devant un type comme Arkis, il valait mieux avoir des jetons devant soi. Au moment où le liquide rouge monta pour la seconde fois dans le bocal gradué, un léger murmure parcourut la salle et les clowns firent aussitôt des cabrioles en lançant des pétards.

La vraie partie allait commencer et il décida de jouer méthodiquement sans trop compter sur sa bonne étoile.

Il remarqua qu’Arkis ne demandait souvent qu’une seule carte et en payant pour voir, il s’aperçut qu’il cherchait systématiquement les quintes, sans doute dans l’espoir de toucher la flush. Il joua là-dessus à bon escient et il doubla ses réserves.

Ensuite, mis en confiance, peut-être trop, sa vigilance baissa et, à l’usure, l’autre lui rogna son avance comme la mer gagne sur les falaises avec une patience inlassable. Il évalua qu’en moyenne il devait être perdant, ce qui n’était pas dramatique à cette heure mais il eût soudain peur de sa faiblesse.

Pour se réveiller un peu et se donner le temps de souffler il se fit jouer la version Herbie Hancock du concerto en sol de Ravel et après ce moment de paix, il calcula qu’il lui restait vingt minutes avant la mi-temps règlementaire. Il en profita pour gagner un petit pot avec un bluff sur deux paires ce qui lui remonta le moral, et il fit le mort (si l'on peut oser dire) jusqu’à la pause.

Au gong de la mi-temps, chacun recula sa chaise, et dans les arènes ce fut un tohu-bohu épouvantable, les marchands de frites, de scaramelles, de friolo, étant soudain dévalisés par la foule qui décompressait. Des bookmakers anglais, dans un coin, échangeaient des billets froissés sur l’issue de la partie et au vestiaire des gens se mettaient en tenue de gala pour la fin, car de toute façon, il fallait bien qu’il y ait une fin.

Les deux joueurs avaient droit à une promenade de quinze minutes, escortés par un gardien en tenue, et le voyageur partit respirer dans la nuit claire et chaude qui donnait envie de flâner, le soir, en se tenant la main pour compter les étoiles filantes.

Pour marquer la reprise et il se fit chanter par Patrick Bruel, un peu enroué comme toujours, une vieille chanson : « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux », ce qui était bien d’actualité.

Ils se mirent à jouer lentement, presque comme des joueurs d’échecs, la foule descendue des gradins, rapprochée d’eux, faisant des « ho », « ho », à chaque passe.

On était à moins d’une heure de la fin, il pensa que la chance lui arrivait avec une quinte par les as, servie. Le destin sonna, Arkis avait un full !

A l’heure qu’il était, il ne servait à rien de reprendre cent plaques, il n’avait pas assez pour être à la hauteur.

Il décida de jouer à hauteur de sa main droite, conformément au règlement. Il avança sa main sous le trancheret d’argent, poignet bien appuyé sur la planche, veine apparente, et Arkis remit à un clown la clé de son île, qui la remit à l’arbitre assermenté.

Il s’amusa de voir tout le monde prendre tant de précautions, un coutelier vérifiant le tranchant, un expert changeant le tapis vert, un huissier apportant un paquet de cartes vierges fermé par un cachet de cire, pendant que ce débile d’Arkis, agité comme un pantin, persuadé d’avoir gagné, lançait des messages par zoom, sans doute aux agences de presse, pour annoncer sa victoire.

Autour de lui, des clowns marchaient sur les mains en faisant tourner des assiettes avec leurs pieds.

Après avoir soufflé trois fois dans une trompe, l’arbitre en chef annonça dans toutes les directions, avec un porte-voix en argent : « le tapis brûle », « le tapis brûle », faîtes vos jeux !

Et le silence soudain, un silence dur, à couper au couteau. On sentait les respirations retenues.

Il lui vint une fausse couleur : toutes les cartes de la même couleur, le rouge, sauf une. il n’y avait pas à réfléchir beaucoup, d'autant que l’as était renversé.

Il demanda une carte : il la retourna. Effectivement elle était rouge : sa famille couleur était complète, il avait gagné largement.

L’Ambassadeur des Pompes vint voir le voyageur aussitôt pour lui remettre la clé de son île, dans une boîte noire, devant témoins, après avoir signé un acte notarié.

Il ne sut jamais quel jeu exact avait Arkis, sauf qu’il apprit plus tard qu’il se moquait bien de son île mais qu’il avait été très furieux de perdre la face.

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