top of page

Pour l’intelligence classique

Le parcours de la posture sensible s'articule autour d'un "détour créatif" en trois  temps, trois respirations distinctes, qui deviendront l'échafaudage de notre modèle hybride (description voir infra) 

 

La création pour l’intelligence artificielle  (l’IA).

Frontières Actuelles et Potentiel Inexploré
Pour construire un modèle de co-création "IA Sensible" viable, il est impératif d'évaluer avec lucidité les capacités et les limites de l'intelligence artificielle actuelle au regard des exigences uniques de la posture sensible. L'objectif n'est pas de déplorer les faiblesses de l'IA, mais de les comprendre comme des frontières qui définissent précisément l'espace d'une collaboration Homme-Machine nouvelle et pertinente. La nature fondamentalement "autre" de l'IA, son mode de fonctionnement non-humain, statistique et non-intuitif, loin d'être un obstacle, pourrait se révéler être son plus grand atout.
Les difficultés de l’IA pour travailler en « sensible »
La posture sensible prospère dans les domaines de l'ambiguïté, de la métaphore et de l'intuition. Or, ce sont précisément les domaines où l'IA générative, dans sa forme actuelle, rencontre ses limites conceptuelles.
La Difficulté de l'Ambiguïté : Les grands modèles de langage (LLM) fonctionnent sur la base de probabilités statistiques, en prédisant le mot suivant le plus probable dans une séquence donnée. Cette architecture les rend particulièrement vulnérables à l'ambiguïté. Un mot comme "banque" peut désigner une institution financière ou le bord d'une rivière ; sans un contexte explicite et non-équivoque, l'IA peine à faire la distinction de manière fiable.8 Cette incapacité à naviguer dans le flou et la nuance est une faiblesse majeure pour interpréter les productions riches et polysémiques de la phase d'éloignement, où le langage est volontairement évocateur et non littéral.
L'Incompréhension de la Métaphore : La pensée humaine est profondément métaphorique. Nous utilisons des analogies et des images pour comprendre des concepts abstraits et pour créer de nouvelles connexions.9 L'IA, elle, traite la métaphore de manière purement statistique. Elle peut reconnaître des schémas d'association entre des termes ("noyé" et "travail" peuvent apparaître ensemble dans des contextes de stress), mais elle ne "comprend" pas le transfert de sens qui est au cœur de la métaphore. Elle peut générer des métaphores en se basant sur les modèles appris, mais elle est incapable d'en saisir l'intention ou la signification profonde. Cependant, cette "incompréhension" peut être stratégiquement détournée : en forçant une interprétation littérale d'une métaphore, l'IA peut produire des images ou des textes d'une étrangeté surprenante, agissant comme un puissant provocateur créatif.
L'Absence d'Intuition Authentique : L'intuition humaine n'est pas un phénomène magique. C'est le résultat d'un traitement subconscient extrêmement rapide d'une vaste quantité d'informations issues de l'expérience vécue, des signaux émotionnels, des indices sociaux et des schémas appris.12 L'IA n'a ni corps, ni émotions, ni expérience vécue. Ses "capacités émergentes", qui peuvent parfois ressembler à de l'intuition, font l'objet d'un débat scientifique intense. Des recherches solides suggèrent qu'elles sont davantage des artefacts liés à l'échelle des modèles et à leur capacité d'apprentissage en contexte (in-context learning) qu'une véritable forme de raisonnement ou de conscience autonome.14 Cette absence d'intuition authentique confirme que le cœur battant de la posture sensible – le "sentiment" qu'une piste est prometteuse, l'émergence d'une idée floue – demeure un domaine exclusivement humain.
Les solutions  proposées par l’IA
Si l'IA ne "ressent" pas d'émotions, elle est de plus en plus capable de les "traiter".
Le domaine de l'informatique affective (affective computing) développe des technologies capables de reconnaître, d'interpréter et de simuler les affects humains, fournissant ainsi une boîte à outils essentielle pour notre modèle hybride.
Reconnaissance et Simulation : Les systèmes d'IA peuvent être entraînés à reconnaître les émotions à partir d'une multitude de signaux : l'analyse sémantique du texte, le ton et la prosodie de la voix, les micro-expressions faciales sur une vidéo, et même des données physiologiques. Au-delà de la reconnaissance, l'IA générative peut produire des œuvres – images, musiques, textes – conçues pour évoquer des réponses émotionnelles spécifiques chez l'humain, en se basant sur des "prompts émotionnels" ("crée une image qui évoque la nostalgie et la quiétude").21
L'Amorçage Computationnel Affectif : Une technique particulièrement prometteuse est celle de "l'amorçage computationnel affectif" (affective computational priming). Des études expérimentales ont démontré qu'en intégrant des stimuli numériques (comme des images à forte charge affective positive) dans une interface logicielle juste avant une tâche créative, il est possible d'induire un état émotionnel positif chez l'utilisateur, ce qui améliore significativement la qualité et l'originalité des idées générées. Cette méthode offre un moyen concret et scientifiquement validé d'utiliser l'IA pour préparer activement l'esprit humain à entrer dans une posture sensible.
Le Risque du "Soi Algorithmique" : L'avènement de l'informatique affective soulève une question éthique cruciale. En externalisant la reconnaissance et la réflexion sur nos propres émotions à des systèmes d'IA, nous courons le risque de créer un "soi algorithmique". Il s'agit d'une identité personnelle façonnée et médiatisée par les retours constants des algorithmes. Cette dépendance peut mener à une érosion de la conscience de soi, à une aliénation de sa propre vie émotionnelle et à une perte d'agentivité, l'individu finissant par faire davantage confiance à l'interprétation de la machine qu'à son propre ressenti.
Toute conception d'un modèle "IA Sensible" doit impérativement intégrer ce risque. Le rôle de l'IA doit être celui d'un miroir qui reflète des données objectives ("je détecte des mots liés à la joie"), et non celui d'un interprète ou d'un guide qui dicte ce que l'humain devrait ressentir. L'humain doit rester le seul et unique arbitre de sa propre expérience intérieure.
L'IA comme Catalyseur de Sérendipité
La phase d'éloignement de la posture sensible vise à provoquer des rencontres inattendues, à s'aventurer hors des sentiers battus de la pensée. C'est précisément là que l'IA, si elle est conçue pour cela, peut jouer un rôle de catalyseur de sérendipité.
De la Recommandation à la Découverte : La plupart des algorithmes de recommandation sont conçus pour réduire l'incertitude et nous donner plus de ce que nous aimons déjà. Cependant, il est possible de les concevoir différemment. En introduisant une dose de hasard contrôlé et en cherchant à équilibrer la familiarité (ce qui nous plaît) et la nouveauté (ce qui pourrait nous surprendre), l'IA peut devenir un moteur de découverte. Des systèmes pourraient intégrer des "curseurs de sérendipité" permettant à l'utilisateur de choisir à quel point il souhaite être bousculé dans ses habitudes, transformant l'IA en un outil d'exploration active plutôt que de consommation passive.
L'IA comme Muse Co-Créatrice : L'IA générative, par sa capacité à recombiner des concepts de manière non-humaine, peut agir comme une muse moderne. En lui soumettant des concepts ou des questions qui relient des domaines radicalement différents ("quels sont les principes de la formation des cristaux appliqués à la stratégie d'entreprise?"), l'IA peut générer des réponses ou des images qui, bien que potentiellement absurdes ou incorrectes, agissent comme des provocations intellectuelles et des points de départ pour un voyage imaginaire. Elle nous montre des choses que nous n'aurions pas su demander, ce qui est l'essence même de la sérendipité et un objectif clé de la phase d'éloignement. Cette analyse révèle un potentiel inexploité. En acceptant les limites de l'IA et en capitalisant sur ses forces uniques – sa nature non-humaine, sa capacité à traiter l'émotion comme une donnée et son potentiel à générer de la sérendipité – nous pouvons commencer à esquisser les contours d'une collaboration véritablement nouvelle et porteuse de valeur.

Un modèle de Co-Création "IA Sensible"
Forts de notre compréhension des fondements de la créativité humaine et des frontières de l'intelligence artificielle, nous pouvons désormais formuler une proposition de rupture. Il ne s'agit plus d'adapter les méthodes humaines aux contraintes de la machine, ni de chercher à imiter l'humain avec l'algorithme. 
Il s'agit de concevoir un nouveau processus hybride où la nature "autre" de l'IA est mise au service de l'amplification de notre capacité la plus humaine : la posture sensible.
Le Pitch Différenciant : "L'IA Sensible : De l'Idéation à l'Intuition Augmentée"
Le positionnement stratégique de cette nouvelle offre doit être radicalement différent de celui du marché actuel, qui se concentre sur la productivité et 
l'automatisation.
 Le Message Clé : "Nous n'utilisons pas l'IA pour penser à votre place, mais pour créer les conditions optimales pour que vous pensiez différemment. Notre approche ne vise pas à accélérer l'idéation, mais à approfondir l'intuition. Nous passons d'une IA qui génère des réponses à une IA qui aide à poser de meilleures questions."
 La Métaphore Centrale : Pour incarner cette vision, nous reprenons et opérationnalisons une métaphore puissante issue des travaux d'Aznar et Ely : l'IA comme un "scaphandre de l'imaginaire".
Cette image est stratégiquement parfaite. Un scaphandre n'explore pas à la place du plongeur ; il lui permet de descendre plus profondément, de rester plus longtemps et d'explorer en sécurité des environnements autrement hostiles ou inaccessibles. De même, l'IA Sensible n'est pas une usine à idées, mais un équipement de haute technologie pour l'exploration intérieure. Elle permet à l'esprit humain de naviguer en toute sécurité dans les profondeurs de son propre inconscient, de ses émotions et de son imaginaire, des zones souvent difficiles d'accès dans le contexte rationnel et pressé de l'entreprise.
 Positionnement Concurrentiel : Cette approche positionne l'offre sur un segment de marché à très haute valeur ajoutée, celui de l'innovation de rupture. Elle s'adresse aux organisations qui ont compris que le prochain avantage concurrentiel ne viendra pas d'une production d'idées légèrement plus rapide, mais d'une capacité à générer des idées qualitativement différentes, plus profondes et plus connectées au sens. C'est une démarche qui privilégie la qualité radicale à la quantité incrémentale.

Un Nouveau Processus Hybride : Les Trois Phases de "L'IA Sensible"
La méthodologie de l'IA Sensible s'articule autour des trois temps de la posture sensible, en assignant à l'IA un rôle spécifique et soigneusement délimité à chaque étape.
Phase 1 : 
Éloignement Augmenté (L'IA comme Moteur de Sérendipité)
Objectif : Utiliser l'IA pour catalyser une rupture avec les cadres mentaux habituels et faciliter l'entrée dans un état d'exploration imaginaire.
Méthodes :
Amorçage Affectif : La session débute par une phase d'amorçage computationnel affectif. Via une interface dédiée, les participants sont exposés à une séquence d'images ou de sons soigneusement sélectionnés pour induire un état émotionnel positif, favorisant l'ouverture et la flexibilité cognitive.
Génération de Stimuli Métaphoriques : L'équipe utilise des outils de génération d'images (tels que Midjourney ou DALL-E) mais avec des instructions (prompts) délibérément poétiques, ambigus ou paradoxaux ("Montre-moi le son d'une couleur froide", "Une architecture qui a peur du vide"). L'objectif n'est pas d'obtenir une illustration littérale, mais de générer des stimuli visuels étranges, évocateurs et chargés de polysémie, qui serviront de portes d'entrée vers l'imaginaire.
Exploration Sérendipitaire :
Un LLM est utilisé comme un "moteur de connexions improbables". L'équipe peut lui poser des questions conçues pour créer des ponts conceptuels entre des domaines radicalement étrangers (ex : "Trouve des analogies entre les stratégies de survie des organismes des grands fonds marins et les modèles économiques des start-ups"). L'IA ne fournit pas de "solution", mais une matière brute qui nourrit l'imagination et la pensée analogique.
Phase 2 : 
Émergence Assistée (L'IA comme Miroir Affectif)
Objectif : Utiliser l'IA pour capturer, refléter et maintenir l'état de "flottement" des idées naissantes, sans les juger, les analyser ou les figer prématurément, en respectant scrupuleusement le principe de "différer les idées".1
Méthodes :
Transcription et Visualisation Flottante : Les échanges verbaux du groupe sont transcrits en temps réel par une IA. Plutôt que d'afficher une liste linéaire, l'IA projette les mots et concepts clés sous la forme d'un nuage dynamique et interactif, dont les éléments bougent, se rapprochent et s'éloignent, mimant visuellement l'état de "pensée flottante" du groupe.
Le "Miroir Émotionnel" : En arrière-plan, l'IA analyse le lexique émotionnel et le ton de la conversation. À intervalles réguliers, ou à la demande du facilitateur, elle peut fournir un feedback neutre et factuel sur un tableau de bord : "Au cours des 15 dernières minutes, les termes liés à la 'curiosité' ont augmenté de 30%, tandis que ceux liés au 'doute' ont diminué." Cet outil permet au groupe de prendre conscience de sa propre dynamique affective sans qu'elle soit interprétée ou jugée, renforçant la sécurité psychologique.18
Interdiction de la "Génération d'Idées" : Le rôle de l'IA est explicitement et techniquement bridé à cette étape. Elle ne peut pas proposer de solutions, de reformulations ou d'idées. Sa fonction est uniquement celle d'un scribe et d'un miroir, afin de protéger l'espace fragile de l'émergence.
Phase 3 : 
Incarnation Sensible (L'IA comme Partenaire de Prototypage)
Objectif : Utiliser la vitesse et la flexibilité de l'IA générative pour donner rapidement une première forme aux "pistes d'idées" validées par le groupe, tout en s'efforçant de préserver leur richesse symbolique et leur charge émotionnelle.
Méthodes :
Traduction Concept-Image : Lorsqu'une intuition ou une "idée floue" est collectivement reconnue comme une piste prometteuse, le groupe la décrit avec ses propres mots, souvent métaphoriques ("nous sentons qu'il faut un service qui soit comme un 'abri chaleureux dans la tempête numérique'"). Ce prompt qualitatif est donné à un générateur d'images pour créer instantanément des prototypes visuels, des moodboards ou des esquisses qui incarnent le concept.
Scénarisation Itérative : Le groupe utilise un LLM pour co-écrire de courts récits ou des scénarios d'usage qui explorent les implications de l'idée. Cela permet de "voyager imaginairement" à l'intérieur du concept, de tester ses facettes et de le raffiner de manière narrative avant de le figer dans un cahier des charges.
Préservation de la "Voix d'Auteur" : À chaque étape de cette phase, le groupe humain agit en tant que curateur et directeur artistique. L'IA propose des incarnations, mais c'est le groupe qui itère, sélectionne et affine pour s'assurer que le prototype final ne trahit pas la nuance, l'émotion et la "charge imaginaire" du concept originel, évitant ainsi la production de contenus creux ou standardisés.

 

Mes sources : ce texte est en partie nourri par la documentation de Wikipédia.  J'ai également utilisé le livre : "Les hasard qui bouleversent la science". Marie-Noëlle Charles. Edition "Le papillon rouge", 2012; "Histoire des grands inventeurs français". Philippe Valode. Nouveau monde Edition. 2015; "Le livre mondial des inventions" Valérie-Anne Giscard d'Estaing. Editions XO. 2001; les livres de Alain Frejean : "Terre d'inventeurs", Editions Tallandier. 2000; le livre "Intuitions de génie" de Arthur  I. Miller. Flammarion. 2000.

99 idées pour trouver des idées :

L'inventaire de toutes les techniques utilisées pour trouver des idées : quand on est seul, à deux ou en groupe. Un outil ludique, pratique et efficace.

Guy Aznar et Anne Bléas

Eyrolles 2018

Idées, 100 techniques pour les produire et les gérer :

Comment produire, organiser et gérer les idées dans l'entreprise. Le livre de base des praticiens, consultants, managers de l'innovation.

Eyrolles 2005

bottom of page