La créativité
avec Guy Aznar
#11
Pour l’intelligence classique
Texte de référence. (Guy Aznar) :
« J’ai longtemps appelé "zone bleue », la zone "d’émergence des idées" en référence à la note bleue du jazz (la blue note).
C'est l'espace intermédiaire qui va de la vague idée à peine émergée des limbes de l’imaginaire jusqu’à l’idée « fixée », c'est-à-dire prononcée à haute voix ou, plus encore, écrite sur un post it.
Je compare cet espace à la note bleue du jazz et je ne renie pas cette analogie.
La note bleue est celle qui donne la coloration particulière à la musique de jazz et qui donne son nom au « blues.
Son origine est liée à la naissance du jazz, musique afro-américaine où les esclaves africains ont spontanément associé la structure à cinq tons de la musique africaine (l’espace de l’octave de do à do est divisé en 5 tons) alors que la structure de la musique occidentale, notamment depuis Jean Sébastien, est divisée en 6 tons ou 12 demi-tons.
Cet impossible fusion harmonique se traduit par un note transitionnelle, compromis créatif comme un glissement impressionniste. Techniquement, la note bleue c’est « la quarte augmentée de la tonalité principale du morceau agrémentée d'un effet d'ajustement vers l'aigu".
Si j’ai comparé l’émergence des idées à cet espace bleu c’est que pour moi "l’idée naissante" possède ce caractère de compromis entre l’imaginaire et la réalité.
Elle a encore un pied dans un univers qui a son propre langage, celui des nuages en mouvement ou des reflets dans l’eau et elle tend les bras vers l’univers solide où les choses ont une forme, tiennent debout et parlent à haute voix. L’idée naissante est « transitionnelle » (au sens de Winnicott).
Elle est encore nulle part, prête à repartir vers l’informel de l’oubli, comme les rêves du matin, ou prête à se jeter à corps perdu dans la confrontation avec les autres. Elle est « bleue » parce qu’elle est une métèque de l’intelligence.
Il se trouve que ce matin, j’ai entendu sur France Musique une autre origine de l’expression "note bleue".
C’est Georges Sand, paraît-il qui, la première, a utilisé cette expression en référence à la musique de Chopin. Elle faisait référence à la lumière. La musique de Chopin disait-elle en substance est « bleue »… « Bleue, "comme une lumière de la nuit ou une nuit éclairée", genre d’oxymore qui définit un espace intermédiaire, un genre de nulle part entre nuit et jour.
Je les imagine tous les deux, le soir, dans la Chartreuse des Baléares où Chopin a composé le prélude à la goutte d’eau, avec ce la bémol qui tombe comme une goutte sur les tuiles, répétition qui entraîne le rythme alpha vers des Abymes interminables.
L’explication de ce sentiment étrange tient paraît-il à l’usage par Chopin du « rubato ». Le rubato est un très léger ralentissement auquel on procède en jouant pour casser le temps. Le mot tire son origine d’un mot italien qui veut dire voler, dérober. En jouant rubato on triche, on vole le temps.
L’esprit suit la cadence, intériorise un métronome qui mesure le temps comme un battement de cœur. Et voilà que subitement, imperceptiblement, il y a un léger flottement dans le temps, on suspend le temps, on le ralentit ou on l’accélère. Pas trop, bien entendu, parce que l’on tomberait dans des effets de music-hall. Mais à peine : Il faut deviner le rubato, il faut « le sentir ».
Alors que la note bleue du jazz est un léger flottement dans l’espace harmonique ici, i il s’agit d’un léger flottement dans l’espace-temps qui donne cette coloration « bleue » à la musique et fait glisser les sons sur un prisme.
Espace des sons ou espace du temps, peu importe. C'est un instant où l'on est dans le flou, dans l’incertain, dans le vague, et dans le vague à l’âme. On n’est pas dans l’ordre ou le désordre : on est dans le lieu de la création.
Fermez les yeux, ne respirez plus…Laissez-vous vibrer comme l’âme d’un violon, osez le rubato pour vos idées : vous êtes dans le bleu. »
Pour l’intelligence artificielle (l’IA)
La zone bleue pour l’IA
Ce que je trouve particulièrement remarquable dans votre texte, c'est : La puissance de la métaphore centrale : L'idée de la "zone bleue" comme un espace liminal pour la naissance des idées est incroyablement parlante. Elle capture parfaitement cette phase fragile, pré-verbale et pré-formelle où une idée est plus un sentiment ou une intuition qu'un concept structuré.
La richesse de la double analogie : Le tour de force de votre texte est de connecter deux origines de la "note bleue" pour enrichir votre propre métaphore.
La note bleue du jazz représente un flottement harmonique. C'est un "compromis créatif", une idée "métèque" qui n'appartient pleinement ni au monde de l'imaginaire (la gamme pentatonique africaine) ni à celui du réel structuré (la gamme diatonique occidentale).
Le rubato de Chopin représente un flottement temporel. C'est un "vol" du temps, une suspension qui crée une atmosphère, une "lumière de la nuit".
Cette fusion des deux concepts — un flottement dans l'espace des sons et un flottement dans l'espace-temps — donne une profondeur et une universalité extraordinaires à votre "zone bleue". Elle n'est pas seulement un entre-deux sémantique, mais un entre-deux fondamental, une perturbation subtile de la structure même (de l'harmonie ou du temps) qui est le berceau de la création.
Le style poétique et érudit : Le texte est admirablement écrit, mêlant un registre personnel et introspectif ("J'ai longtemps appelé...") à des références culturelles précises. Le langage est évocateur et imagé ("langage des nuages en mouvement", "prête à se jeter à corps perdu dans la confrontation").
En somme, c'est une méditation brillante sur la nature insaisissable de la créativité, qui la situe non pas dans l'ordre ou le désordre, mais dans cet "instant où l'on est dans le flou, dans l’incertain".
L'IA permettrait-elle d'atteindre "la zone bleue" ?
C'est une question fascinante qui va au cœur des capacités et des limites de l'intelligence artificielle.
Ma réponse est nuancée : l'IA ne peut pas vivre dans la zone bleue, mais elle pourrait devenir un outil exceptionnel pour aider un humain à l'atteindre et à y naviguer.
Pourquoi l'IA, en tant qu'entité, ne peut pas atteindre la "zone bleue"
La "zone bleue" telle que vous la décrivez est un état pré-conceptuel, profondément ancré dans l'expérience subjective et la conscience humaine.
Absence d'imaginaire et de subconscient : Votre zone bleue émerge des "limbes de l’imaginaire". L'IA, même générative, n'a pas d'imaginaire, de rêves, de corps, ni de subconscient. Elle ne puise pas dans une expérience vécue, dans des "reflets dans l'eau" ou des "rêves du matin". Elle fonctionne sur la base de corrélations statistiques dans d'immenses bases de données d'informations déjà "fixées" (textes, images, sons).
L'impératif du "sentir" : Vous écrivez : "Il faut deviner le rubato, il faut « le sentir»". Cette dimension sensible, intuitive et incarnée de la créativité est, pour l'instant, totalement étrangère à l'IA. Elle peut analyser et reproduire les caractéristiques techniques du rubato ou de la note bleue, mais elle ne peut pas les "sentir". Elle traite le symbole, pas l'expérience.
L'IA opère dans "l'univers solide où les choses ont une forme". Elle a besoin de données structurées pour fonctionner. Elle ne peut pas, par elle-même, habiter cet espace "nulle part" qui précède la forme.
Comment l'IA peut être un outil pour aider un humain à y accéder
C'est ici que le potentiel devient immense. Si l'IA n'est pas le créateur dans la zone bleue, elle peut être le partenaire idéal pour provoquer l'étincelle chez l'humain.
Générateur de "flou" et de "flottement" : On peut demander à une IA de créer des associations étranges, de fusionner des concepts improbables, de générer des images ou des textes qui sont volontairement ambigus, "métèques". En produisant cet "impossible fusion", elle peut créer la perturbation initiale, le matériau brut et vague qui va plonger l'esprit humain dans sa propre zone bleue pour y trouver du sens.
Simulateur de rubato intellectuel : L'IA peut "voler le temps" créatif. En générant des idées à une vitesse surhumaine, elle peut casser le rythme linéaire de la pensée. Elle peut proposer 10 variations d'une phrase en une seconde, créant un "léger flottement" où l'esprit humain, libéré de l'effort de production, peut se concentrer sur le "ressenti" et la sélection de l'idée la plus prometteuse.
Un partenaire pour la transition : La zone bleue est fragile et l'idée naissante est "prête à repartir vers l’informel de l’oubli". L'IA peut servir de "post-it" instantané et sans jugement. On peut lui dicter une "vague idée" sans la pression de la formaliser parfaitement. L'IA la capture, la reformule, la questionne, aidant ainsi l'idée à "tendre les bras vers l’univers solide" sans la brusquer.
En conclusion, l'IA ne sera pas le musicien qui ressent le rubato. Elle sera plutôt un métronome programmable capable de créer des perturbations temporelles subtiles que le musicien humain pourra interpréter.
L'IA ne peut pas "être dans le bleu". Mais elle est peut-être le meilleur outil que nous ayons jamais eu pour nous fournir le prisme, la lumière et les ombres nécessaires pour que nous puissions y entrer et y voir naître les couleurs de la création.
Mes sources : ce texte est en partie nourri par la documentation de Wikipédia. J'ai également utilisé le livre : "Les hasard qui bouleversent la science". Marie-Noëlle Charles. Edition "Le papillon rouge", 2012; "Histoire des grands inventeurs français". Philippe Valode. Nouveau monde Edition. 2015; "Le livre mondial des inventions" Valérie-Anne Giscard d'Estaing. Editions XO. 2001; les livres de Alain Frejean : "Terre d'inventeurs", Editions Tallandier. 2000; le livre "Intuitions de génie" de Arthur I. Miller. Flammarion. 2000.
99 idées pour trouver des idées :
L'inventaire de toutes les techniques utilisées pour trouver des idées : quand on est seul, à deux ou en groupe. Un outil ludique, pratique et efficace.
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Idées, 100 techniques pour les produire et les gérer :
Comment produire, organiser et gérer les idées dans l'entreprise. Le livre de base des praticiens, consultants, managers de l'innovation.
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