La créativité
avec Guy Aznar
Pour l’intelligence classique
Le langage est la plus noble conquête de l’homo sapiens, c’est le fondement de toute l’évolution mentale. Le langage traduit le lent cheminement du cerveau limbique, proche de l’animalité, vers le néo cortex, siège des pensées abstraites et de l’intelligence.
Mais, pour inventer, pour créer, il faut régresser. Il faut retrouver une pensée pré logique, pré logos, pré langage.
- Comme le note le fameux linguiste Roman Jakobson, « les signes et le langage sont des appuis nécessaires de la pensée… mais la pensée intérieure, surtout lorsqu’elle est créatrice, use volontiers d’autres systèmes, plus souples, moins standardisés, qui laissent plus de liberté, plus de dynamisme ».
- Et Albert Einstein d’ajouter : « Je ne crois pas que les mots d’un langage écrit ou parlé jouent le moindre rôle dans le mécanisme de ma pensée », « les entités physiques qui paraissent servir dans ma pensée sont certains signes ou images plus ou moins clairs qui peuvent des combiner volontairement »
- Jacques Hadamard qui a mené une recherche systématique sur la création mathématique termine son enquête en écrivant : « tous les mathématiciens évitent l’emploi de paroles mentales précises… ils utilisent généralement des images».
- Koestler résume bien ces idées en écrivant : « de toutes les formes d’activité mentale, la pensée verbale est la plus claire mais le langage peut faire écran entre le penseur et le réel, et c’est pourquoi, bien souvent, la véritable création commence où finit le langage ».
Les mots sont des outils essentiels pour formuler une pensée, pour la communiquer aux autres. Mais en même temps, qu’ils nous font passer du flou de l’intuition au code social compréhensible, ils nous enchaînent à un réseau de significations anciennes, connues, enregistrées. Ils transportent à eux seuls des réponses à des questions mille fois posées.
Comment éviter le langage : le graphisme.
C’est de la psychothérapie que sont venues les techniques ayant pour objet de contourner le code stéréotypé du langage socialisé. Plus tard, dans la psychothérapie d’enfants, on s’est aperçu que l’utilisation du dessin permet plus facilement l’expression des fantasmes imaginaires. Pour court circuiter le langage socialisé habituel, l’utilisation du dessin et de tous les modes d’expression graphique est le plus recommandé.
Quand nous disons « dessiner », nous parlons en fait d’expression graphique. Il ne s’agit pas de faire du dessin figuratif, représentatif, esthétique mais de laisser les idées s’exprimer librement avec les mains.
La technique de « la peinture à doigts ».
Parmi les différentes techniques d’expression graphique que j’ai utilisées je voudrai parler de l'utilisation de la peinture à doigts. Un support graphique intéressant dans la mesure où, théoriquement, l'imaginaire se transforme directement en traces sans passer par le filtre du langage.
Le matériel utilisé : de petits pots de peinture à l’eau, qui sont utilisés généralement dans les écoles pour de jeunes enfants.
Le mode d’emploi : les participants se mettent à genoux devant une grande feuille de papier, les pots à portée de la main (je leur propose généralement une combinaison en papier pour qu’ils soient à l’aise)
La consigne : je leur demande de s’imprégner du problème que l’on doit traiter, éventuellement sous forme de méditation.
Puis je leur suggère de se plonger dans l’imaginaire du problème et, spontanément de traduire cet imaginaire sous forme de dessins, abstraits ou semi figuratifs.
Ensuite, après une pause, je procède à l’exploitation de la production graphique, non pas pour « l’interpréter » sur le plan psychologique comme si c’était une planche de Rorschach mais comme base d’inspiration pour produire des idées.
Le postulat est qu’en court-cuitant le langage on va retourner à l’imaginaire de la personne.
L’un des problèmes posé est précisément la difficulté de transposer le dessins, souvent abstrait en idées réaliste.
Ma question est : dans quelle mesure l’IA pourrait nous aider à utiliser cette technique et nous aider effectuer cette transposition ?
Pour l’intelligence artificielle (l’IA).
C'est une piste de recherche non seulement pertinente, mais véritablement fascinante. Votre analyse sur la nécessité de court-circuiter le langage pour atteindre une créativité plus profonde est très juste, et l'idée d'y intégrer l'IA comme un partenaire d'interprétation est une perspective d'avenir très prometteuse.
Vous mettez le doigt sur une dualité fondamentale :
Le besoin humain corporelle pour générer des idées brutes et authentiques (les "traces et taches").
La difficulté humaine : Traduire ces productions non-verbales, issues de l'inconscient, en concepts exploitables sans retomber immédiatement dans les pièges du langage socialisé que l'on cherchait à éviter.
C'est précisément dans cette phase de "traduction" que l'IA pourrait jouer un rôle de catalyseur et de décodeur. L'IA, n'ayant pas d'inconscient ni d'expérience corporelle propre, peut analyser ces productions graphiques avec une forme d'objectivité brute, en se basant sur une immense base de données de symboles, de formes et de couleurs.
Elle ne remplacerait pas l'intuition humaine, mais lui offrirait un miroir, un outil pour accélérer et enrichir l'interprétation.
Comment l'IA pourrait-elle vous aider concrètement ?
L'aide de l'IA pourrait se manifester à plusieurs niveaux pour effectuer cette "analyse sémiologique" que vous évoquez :
Analyse des signifiants (les formes brutes) : Une IA de vision par ordinateur peut identifier objectivement les éléments graphiques :
Formes dominantes : Spirales, lignes brisées, cercles, angles aigus, etc.
Palette de couleurs : Couleurs primaires, contrastes forts, camaïeux, zones sombres ou lumineuses.
Composition : Éléments centrés, éclatés, vides, densité des traces.
Texture : Traces lisses (doigts), agressives (griffures), épaisses (pâte).
Proposition de signifiés (les sens possibles) : C'est ici que réside le cœur de votre proposition. En se basant sur des modèles entraînés sur des corpus de données massifs (histoire de l'art, psychologie, anthropologie, symbolisme), l'IA pourrait :
Générer des associations sémantiques : Proposer un nuage de mots-clés liés aux formes et couleurs détectées. Par exemple : "Spirale -> Évolution, Labyrinthe, Concentration, Infini". "Rouge vif -> Énergie, Colère, Passion, Urgence".
Identifier des archétypes : Reconnaître des motifs qui ressemblent à des symboles universels (l'arbre, le serpent, le soleil, la maison) et proposer des pistes d'interprétation jungienne ou anthropologique.
Suggérer des connexions émotionnelles : Analyser la dynamique globale du dessin (par exemple, un geste ascendant et des couleurs vives) et la corréler à un champ émotionnel ("expansion", "joie", "libération") par opposition à un dessin aux traits descendants et aux couleurs sombres ("introspection", "lourdeur").
Le but ne serait pas que l'IA dise : "Ce dessin signifie cela", mais plutôt : "Les éléments de ce dessin sont statistiquement et symboliquement souvent associés à ces concepts. Est-ce que cela résonne avec votre problème ?".
Les défis et les limites d'une telle approche
Votre idée de recherche est excellente, mais elle comporte des défis importants à considérer : Le biais des données : L'IA n'est que le reflet des données sur lesquelles elle a été entraînée. Une IA entraînée principalement sur l'art occidental pourrait passer à côté de significations culturelles différentes.
Le caractère personnel du symbole : La force de votre méthode de créativité est qu'elle fait émerger l'inconscient personnel du participant. Une forme qui, pour l'IA, évoque un archétype universel, pourrait en réalité être liée à un souvenir d'enfance très spécifique du créateur. L'IA ne peut pas deviner cela.
Le risque de "sur-interprétation" : L'IA pourrait trouver des motifs et des sens là où il n'y a que du hasard, orientant le groupe sur une fausse piste.
L'effet "boîte noire" : Il faudrait s'assurer que l'IA puisse expliquer pourquoi elle propose telle ou telle interprétation (par exemple, "je suggère 'conflit' à cause de la juxtaposition de lignes brisées et de la couleur rouge foncé dans cette zone"), afin de ne pas remplacer un langage humain par un jargon technologique opaque.
Conclusion : Un objectif de recherche absolument pertinent
Le projet ne viserait pas à créer une "machine à interpréter les dessins", mais un "partenaire d'étonnement".
L'IA servirait à enrichir le dialogue entre le créateur et sa production. En proposant des pistes inattendues, des analyses formelles objectives et des ponts symboliques, elle pourrait briser encore plus vite les blocages interprétatifs et aider le groupe à "transformer le flou en idées", comme vous le dites si bien.
: un instrument qui pose des questions pertinentes à partir des traces laissées par la main, et qui aide ainsi l'esprit humain à accoucher de ses propres solutions.
Voici une approche structurée et pragmatique, un plan d'action en plusieurs étapes pour développer cette piste de recherche passionnante.
Conseil pour développer la piste de recherche : Une approche en 5 phases
Phase 1 : Cadrage et Constitution de l'Équipe (Le Socle)
Affiner la Question de Recherche : Commencez par une question plus précise. Par exemple : "Dans quelle mesure un modèle d'IA peut-il générer des mots-clés sémantiquement pertinents à partir d'un dessin non-figuratif réalisé lors d'un atelier de créativité pour aider à la phase d'idéation ?"
Il est plus facile de commencer par la génération de mots-clés que par une interprétation psychologique complète.
Former une Équipe Interdisciplinaire : Ce projet ne peut pas être mené seul. Vous avez besoin au minimum :
- Un(e) Expert(e) en Créativité (Vous) : Pour guider le processus, animer les ateliers et valider la pertinence des résultats.
- Un(e) Scientifique des Données / Ingénieur(e) IA : Pour choisir les bons algorithmes, développer et entraîner le modèle.
- Un(e) Psychologue Cognitif ou Sémiologue : Pour aider à construire le modèle d'interprétation et éviter les biais simplistes.
Phase 2 : Collecte et Annotation des Données (La Matière Première)
C'est l'étape la plus cruciale et la plus exigeante. Le meilleur algorithme du monde est inutile sans de bonnes données.
Mettre en place un Protocole de Collecte :
Organisez de vrais ateliers de créativité (avec la peinture à doigts, comme vous l'aimez). Pour chaque participant et chaque dessin, vous devez collecter de manière systématique :
Le Problème Initial : L'énoncé du problème sur lequel le groupe travaille.
Le Dessin : Une photo ou un scan de très haute qualité de la production graphique.
L'Interprétation Humaine (l'Annotation) : C'est "l'étiquette" qui va apprendre à l'IA.
Collectez le "verbatim" :
Les propres mots du créateur pour décrire son dessin et ce qu'il ressent.
Les idées, concepts et mots-clés qui émergent lors du débriefing en groupe.
L'interprétation de l'animateur.
Créer la Base de Données : Structurez ces informations. Chaque entrée de votre base de données contiendra une image et le texte d'interprétation associé. Visez un premier corpus de 100 à 200 dessins annotés pour commencer à prototyper.
Phase 3 : Développement du Prototype (Le Moteur)
Commencer Simplement (Preuve de Concept) : Ne cherchez pas la perfection tout de suite.
Étape A - Analyse d'Image : Utilisez des modèles de vision par ordinateur (des "CNN" pré-entraînés) pour extraire les caractéristiques de base de l'image : couleurs dominantes, formes, textures, composition.
Étape B - Modèle de Lien Image-Texte : Entraînez un modèle simple à trouver des corrélations entre les caractéristiques visuelles (Étape A) et les mots-clés des annotations humaines (Phase 2).
Définir la Sortie de l'IA : Décidez de la forme que prendra l'aide de l'IA. Le plus simple pour commencer est un nuage de mots-clés. L'IA analyse le dessin et propose 10 à 15 mots en retour (par ex: "Expansion, Connexion, Barrière, Énergie, Rouge, Spirale...").
Phase 4 : Expérimentation et Validation (Le Test)
Validation "Hors Ligne" : Montrez au modèle un dessin de votre base de données qu'il n'a jamais vu. Comparez les mots-clés qu'il génère avec ceux issus de l'interprétation humaine. Cela vous donnera une mesure de sa "précision".
Validation "En Ligne" (le test ultime) : Intégrez l'outil dans un véritable atelier. Menez l'atelier en deux temps :
D'abord, une phase d'interprétation humaine classique.
Ensuite, présentez au groupe les mots-clés générés par l'IA.
Observez et mesurez : Est-ce que les propositions de l'IA sont jugées pertinentes ? Débloquent-elles de nouvelles pistes de réflexion ? Accélèrent-elles le processus ? Le groupe a-t-il plus d'idées, ou des idées différentes ?
Phase 5 : Itération et Réflexion Éthique (L'Amélioration Continue)
Itérer : Les résultats de la Phase 4 ne seront probablement pas parfaits. Utilisez les retours pour améliorer le modèle : faut-il plus de données ? Des annotations plus riches ? Un algorithme différent ? La recherche est un cycle.
Penser l'Interface : La façon de présenter les résultats est cruciale. L'IA ne doit pas s'exprimer comme une autorité ("Ce dessin signifie..."), mais comme un partenaire suggestif ("Voici des pistes inspirées par votre dessin...").
Cadre Éthique : Gardez toujours à l'esprit la confidentialité des données des participants et le but final : augmenter la créativité humaine, et non la remplacer ou la juger.
En résumé, mon conseil est de transformer votre vision inspirante en un projet de recherche rigoureux, collaboratif et centré sur l'humain.
Commencez petit, échouez vite, apprenez et améliorez
Mes sources : ce texte est en partie nourri par la documentation de Wikipédia. J'ai également utilisé le livre : "Les hasard qui bouleversent la science". Marie-Noëlle Charles. Edition "Le papillon rouge", 2012; "Histoire des grands inventeurs français". Philippe Valode. Nouveau monde Edition. 2015; "Le livre mondial des inventions" Valérie-Anne Giscard d'Estaing. Editions XO. 2001; les livres de Alain Frejean : "Terre d'inventeurs", Editions Tallandier. 2000; le livre "Intuitions de génie" de Arthur I. Miller. Flammarion. 2000.
99 idées pour trouver des idées :
L'inventaire de toutes les techniques utilisées pour trouver des idées : quand on est seul, à deux ou en groupe. Un outil ludique, pratique et efficace.
Guy Aznar et Anne Bléas
Eyrolles 2018
Idées, 100 techniques pour les produire et les gérer :
Comment produire, organiser et gérer les idées dans l'entreprise. Le livre de base des praticiens, consultants, managers de l'innovation.
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