Jeudi

Le substantif masculin « jeudi » est issu du latin Jovis dies, signifiant « jour de Jupiter ». Il est associé à « la semaine des quatre jeudis », une expression familière existant depuis le XVe siècle désignant une semaine idéale mais imaginaire où l'on ne travaillera pas. Elle est généralement employée pour désigner un évènement qui n'aura jamais lieu. En Belgique et au Canada l'expression d'une « semaine des quatre jeudis » désigne aussi un temps qui n'arrivera jamais. C'est le symbole du temps de l'Utopie.


La semaine des quat'jeudi

Dans ma jeunesse, le Jeudi on n'allait pas à l'école. Je pouvais traîner au lit et prendre le temps de tremper mes tartines dans le café au lait, voire de me faire du pain grillé, alors que d'habitude c'était la course, (bien que le lycée en briques rouges dont j'entendais la sonnerie de ma chambre était situé juste à côté…).

C'était aussi le jour où j'allais prendre ma leçon de piano dans une petite rue en pente près de chez moi. Le matin, mon professeur, Georges, me faisait répéter avec patience le Golliwog's Cake Walk de Debussy et la Valse en la bémol de Chopin que l'on dit de l'Adieu.

L'après-midi, c'était le moment où je n'avais rien à faire, où je traînais, où je m'ennuyais, où je rêvassais, où j'inventais des histoires (déjà).

En fait, toute ma vie j'ai inventé des histoires, des contes, des récits, des innovations sociales, des "semaines des quat'jeudi". Mes copains disaient que j'avais tendance à "inventer des trucs imaginaires bizarres" que certains, à tort ou à raison, appelaient "des Utopies". Et mes parents, un peu inquiets, m'avaient acheté des jeux de construction pour que "j'apprenne le sens des réalités". Je vais vous raconter le résultat.


Le jeu de construction n° 1 : "Tous à mi-temps".

"La société du temps choisi", était le titre d'un livre de Jacques Delors paru dans les années 80. De mon côté, j'ai publié le livre "Tous à mi-temps" en mai 1981, (date de l'élection de F. Mitterrand), un moment où tout le monde pensait que le chômage allait disparaître par miracle.


En ce temps là, tout le monde travaillait à plein temps et tout le monde se plaignait de travailler trop. Enfin pour certains. Parce que pour d'autres, c'était le début des années chômage, contre lesquelles disait le Président, "on a déjà tout essayé".

On commençait à en discerner les causes profondes : la disparité des salaires entre pays voisins (par exemple polonais) ou lointains (par exemple chinois) devenus désormais concurrents; le développement de la robotisation (qui permet aux machines et aux systèmes technologiques de remplacer l'homme); la course à la productivité (qui constitue en fait une course au développement du chômage).

A cela s'ajoutait une rigidité des rythmes, des horaires, des organisations.

Faute de pouvoir résoudre le problème, on avait cherché des solutions.

C'est à ce moment-là que j'ai commencé à jouer avec mon premier jeu de construction.

C'était un jeu constitué de morceaux de bois, qui s'encastraient grâce à des fentes et des rainures, permettant de construire des échafaudages originaux.

Le jeu "tous à mi-temps", ne consistait pas seulement à concevoir des échafaudages symétriques, illustrant une répartition arithmétique autoritaire du travail mais permettait une grande variété de constructions pour mettre fin au carcan des rythmes imposés. On y trouvait un échafaudage permettant à tous de faire des études à mi-temps avec un salaire partiel; un autre permettant à tous ceux qui le souhaitaient de partir à la retraite non pas sous forme d'un arrêt brutal mais sous forme d'une décélération progressive; un autre permettant à tous de prendre, de temps à autre, une année sans travail pour refaire sa formation, apprendre un nouveau métier, ou pour prendre une année sabbatique de reconversion. Etc., etc.


Autant de formes nouvelles qui restaient à inventer. J'étalais toutes mes créations sur la table de la cuisine, ce qui mettait ma mère en colère.


Le jeu renvoyait à une question de cours : "chercher des solutions pour diminuer la durée du travail, (temporairement, selon les personnes, selon les métiers, selon les moments de la vie), tout en permettant le maintien du revenu". A priori, j'étais sec.




- Mais le Jeu de construction N° 2 s'appelait précisément "comment redistribuer le revenu".

C'était un autre jeu, plus compliqué, avec des montages à tiroirs, obligeant à consulter un mode d'emploi, mais heureusement entre-temps j'avais changé de classe.

Et puis je jouais avec mon frère. Ma mère disait que cela allait nous réconcilier (on était sans cesse en conflits sur tous les sujets). En fait le résultat a été inverse, on s'est fâché pour de bon.

Le jeu commençait par une énigme apparemment insoluble :

a) il est difficile d'augmenter les salaires pour cause de concurrence internationale; b) il est souhaitable d'augmenter le pouvoir d'achat des gens.

Donc, que faites-vous ?

On vous donne du temps pour répondre mais pour vous enfoncer encore plus on vous renvoie à une autre énigme : "globalement, "les machines" (le système technologique) produisent de plus en plus de richesses avec une quantité décroissante de travail humain. Dans certains cas, on appuie sur le bouton du robot, il produit tout seul ( à la limite, on va concevoir des usines sans ouvriers). Dans ce cas, où va aller la richesse ?

Le jeu, qui avait une fonction pédagogique, proposait une voie de solution générale :

" Vous devez considérer qu'il va être nécessaire de redistribuer la valeur ajoutée produite collectivement, avec ou sans corrélation directe avec la durée du travail humain. Vous devez inventer un moyen de redistribuer une part de la valeur ajoutée d'une manière directe ou indirecte".


A ce stade avec mon frère, nous avons commencé à diverger.

Lui, avait découvert dans des livres (il lisait beaucoup) ce qu'il appelait une solution "absolue" consistant, puisqu'il fallait "distribuer le revenu collectif", à attribuer à chacun "un revenu sans travail" , point final.

C'était une vieille idée défendue par l'utopiste Thomas Moore en 1516, par le socialiste historique Charles Fourrier et qui a été reprise depuis par de nombreux penseurs et même par des responsables politiques actuels (certains candidats aux élections de 2022).

Le projet consistait à attribuer un revenu déconnecté du temps de travail que l'on appelle selon le cas : "revenu universel, revenu d'existence, revenu social, allocation universelle, revenu citoyen" etc… Généralement il s'agit d'un revenu "inconditionnel, accordé à tous, sans démarche ni effort des bénéficiaires" .

Différentes solutions de financement ont été envisagées, variables selon les écoles : soit il s'agirait de remplacer toutes les formes d'allocations sociales actuelles par une seule; soit de trouver un nouveau prélèvement fiscal ("faire payer les riches" faute de pouvoir "faire payer les machines"); soit de créer un accroissement de la masse monétaire (comme celui que l'on a créé pour le Covid) ; soit de s'appuyer, selon les pays, sur des richesses spécifiques (par exemple pétrole, ressources minières, etc.)[1].


La question essentielle qui nous opposait était de savoir comment on redistribue ce revenu social. Elle est en partie liée au montant de l'allocation[2].

Soit ce revenu social est faible (de l'ordre de 200 à 400 € par mois) et il ne change pas grand chose à la situation actuelle. C'est un genre de RSA, bien agréable pour les personnes à faible revenu, mais qui ne constitue pas "une révolution sociale".


J'avais fait remarquer à mon frère que dans ce cas c'est un "arrangement", "une réformette", mais que ce n'est pas un concept innovant. Et il m'avait répondu hargneusement que j'avais "l'esprit tordu et négatif".


Par contre si le revenu distributif est élevé (par exemple 1.000 € par mois, ce que proposent certains), il constitue effectivement un fait social très innovant. Mais qui, selon moi, pourrait avoir un effet pervers et constituer une évolution néfaste de la société que l'on appelle "la société duale".

Dans ce cas, en effet, on peut penser

- qu'une partie des citoyens se contenterait de ce "revenu social sans travail " (surtout pour un couple où chacun toucherait son allocation), ou compensé par un peu de travail au noir, ou en acceptant un mode de vie à économie réduite);

- tandis que d'autres citoyens, "dynamiques, efficaces, recherchant un revenu élevé", ne s'en contenteraient pas, branchés vers les outils technologiques nouveaux, tendus vers la productivité et "le progrès" avec un salaire élevé.

Deux ensembles sociaux dont les différences à terme pourraient s'exagérer. D'une part, ceux qui se seraient exclus d'eux-mêmes de la grande messe sociale, mis à l'écart en contrepartie d'une prise en charge paternaliste plus ou moins généreuse; et de l'autre, ceux qui se seraient adaptés aux évolutions technologiques et sociales, intégrés à l'espace mondial et qui prendraient ainsi le pouvoir de fait.

J'avais d'ailleurs trouvé dans un ancien rapport du Commissariat au Plan une description de cette société coupée en deux appelée "société duale", où l'on aurait constitué :

- D'une part, un sous-ensemble adapté aux technologies nouvelles, intégré à l'espace mondial, fait d'hommes modernes, aptes à manier l'informatique et les techniques de pointe, passant une partie de leur vie à l'étranger...

- D'autre part, un sous-ensemble incarnant l'héritage de nos traditions culturelles, constitué d'organisations isolées de la concurrence internationale, faisant pénétrer plus lentement les technologies modernes, d'hommes moins mobiles, d'un revenu moindre, mais d'un mode de vie plus convivial et plus classique. "


Mon frère était partisan de cette solution; Il disait que si les gens sont contre le progrès, s'il ne veulent pas travailler, "qu'ils partent garder les chèvres en Lozère,… "y'a qu'a leur verser une alloc. et qu'ils nous foutent la paix".


La solution que je proposais partait d'un point de vue inverse : la distribution d'un revenu social devait rester connectée au travail. Si possible en permettant de le réduire, de le moduler ou de compenser sa réduction forcée mais connectée au travail.

Ce serait un autre salaire, complémentaire du premier, que j'avais appelé "le salaire social", ou "le deuxième chèque". En résumé, le "2ème chèque" ne serait jamais versé à une personne qui ne travaille pas du tout.

Au lieu de verser une allocation universelle à tout le monde qui risque de conduire à une "société duale" et qui place les bénéficiaires en situation de dépendance, on attribuerait un revenu complémentaire uniquement aux personnes qui travaillent.

Chacun toucherait deux chèques : le chèque du salaire et un deuxième chèque pour redistribuer la valeur ajoutée collective.

Différentes configurations pouvaient être envisagées pour mettre en œuvre ce mécanisme distributif :

- pour augmenter le revenu des personnes qui travaillent mais à faible revenu (par exemple les fameux "gilets jaunes");

- pour compenser la diminution forcée du travail (donc du revenu) de ceux qui travaillent à temps partiel forcé;

- pour réguler la diminution forcée du travail des intermittents, des intérimaires, que l'on appelle les "précaires"; (L'intermittence n'est plus un accident, c'est la nouvelle pulsation de l'économie. Il s'agirait donc de rendre également "normal" le revenu intermittent, en versant un complément de revenu automatique à tous les travailleurs irréguliers) ;

- pour faciliter "le temps partiel choisi", sous des formes variées, souples, personnalisées, pour permettre à chacun de moduler son temps de travail en fonction de ses projets individuels (par exemple pour auto-construire sa maison), pour changer de métier, ou tout simplement pour prendre un congé sabbatique, pour une durée limitée, quand on en a les moyens.

- enfin, c'est un outil qui faciliterait également la réduction collective du temps de travail et par conséquent la diminution du chômage.


Le 2ème chèque serait financé par toutes les solutions déjà évoquées plus haut pour "l'allocation universelle" mais distribué de manière différente.


Notre dispute avec mon frère s'est surtout focalisée sur la "valeur travail".

Mon frère disait que de toute façon, "le travail c'est une galère, sa seule fonction c'est de permettre de gagner de l'argent, et que si on peut recevoir de l'argent sans travailler c'est tant mieux".

Et que "ta solution compliquée à la noix, c'est du pipeau".

Moi je répondais que recevoir un revenu sans travail comme ile le suggérait, constitue une forme de "dépendance". J'expliquais :

"Tout homme qui vit, consomme des biens. En réciprocité, il lui appartient de produire l'équivalence de la valeur de ce bien par son travail. Sinon, il est redevable de celui qui lui attribue.

Il est redevable, donc "dépendant", soit de la Nature "généreuse", s'il ne dépend que de ses fruits. Soit "dépendant" des parents qui le nourrissent s'il ne dépend que d'eux, au-delà de l'âge normal; ou "dépendant" d'un mécène bienveillant; ou 'dépendant" de l'Etat bienveillant s'il reçoit une allocation sans contrepartie.

Rappelons que l'on devient toujours dépendant de celui qui donne sans contrepartie et la dépendance est la pire des situations psychologiques qui puisse arriver à un être humain, se transformant souvent en angoisse ou en agressivité.

Le contraire de la dépendance c'est l'Autonomie, c'est à dire la possibilité de produire soi-même, à sa manière, à son rythme, à son idée, la contre-valeur de sa propre consommation, par son travail.

Le travail, selon moi, représente un outil positif qui permet l'autonomie.

Je lui disais "le travail c'est la vie", et il me traitait de fou, d'arriéré.

Les débats entre mon frère et moi ont été féroces; on s'est traité de tous les noms, on a crié et on a même cassé un vase, gagné dans un concours de pétanque.

Ma mère a du s'interposer en répétant : "arrêtez, arrêtez; ce n'est qu'un jeu de société, après tout !"

Finalement, elle a trouvé une solution, elle nous acheté deux jeux. Celui de mon frère c'est un genre de Meccano qui permet de construire une usine (on disposait même d'un petit moteur électrique). Moi, c'est un jeu en bois permettant de monter une petite maison. Je l'ai appelée "la maison du temps choisi".



- Jeu de construction n° 3 : la maison du temps choisi

Dans mes constructions des quat'jeudi, non seulement on pourrait recevoir deux chèques, mais on pourrait également percevoir un troisième revenu.

Ce 3ème revenu, serait rendu possible par la diminution du temps de travail et par l'apparition du thème du "développement durable" initié par les défenseurs de l'écologie. C'est celui qui provient à la fois d'une stratégie d'économie (l'inverse du gaspillage) et de la facilité de l'autoproduction.


J'ai voulu illustrer pour ma part cette idée en réalisant un projet de maison appelée "maison du temps choisi".

Une maison en bois, fabriquée en partie suivant les principes de l'auto-construction; une maison en partie autonome en énergie, dotée d'un 89équipement en panneaux solaires, couplée à une éolienne ou utilisant la géothermie, etc…).

Une maison disposant d'un système agricole intégré (un jardin intérieur disposant de cultures hydroponiques permettant de produire différents légumes).

Une maison adaptée au télétravail[3] auquel une pièce serait spécialement consacrée, (pour ne pas mélanger l'ordinateur et le biberon), permettant d'économiser le temps de transport et de choisir son temps d'activité, etc.

J'ai fait le plan de cette maison avec un ami architecte[4], ma copine Sophie en a fait la maquette, j'ai failli la réaliser dans une ville nouvelle de la région parisienne[5] mais, au dernier moment, elle est apparue aux décideurs comme un peu trop "quat'jeudi" (il faut dire que c'était en 1981) et le projet a été abandonné.

Ce type de maison existe aujourd'hui, en partie, sous différentes formes, réalisée par de multiples créateurs sensibles à l'écologie et au développement durable.


C'est le prototype de la maison d'un futur proche. Il ne s'agit pas seulement d'un projet de maison mais d'une réflexion symbolique sur le mode de production.

Deux tendances coexistent actuellement:

- celle qui consiste à proposer des produits "compacts" que l'on ne peut plus réparer, entretenir, modifier; comme ces nouvelles automobiles où l'on ne peut plus rien bricoler parce qu'elles sont tout- électroniques; comme ces machines qui ne se réparent plus, qui se jettent; sans même parler des produits à l'obsolescence programmée;

- et celle des produits et services où l'on peut intervenir, produisant soi-même une partie de la valeur. Par exemple, quand on monte soi même des meubles Ikea, on autoproduit une partie de la valeur; quand on envoie un mail au lieu de charger un employé des postes de le convoyer, on produit de la valeur; quand on va acheter ses légumes chez le paysan du coin, on autoproduit de la distribution; quand on isole son logement on autoproduit de l'énergie; quand on prend son vélo on autoproduit du transport collectif, etc. etc.

Développer son autonomie, devenir moins dépendant du "Système", c'est à la fois produire de manière écologique et développer "son troisième revenu".


C'est cette symbolique "quat'jeudi" que voulait illustrer "la maison du temps choisi".

[1] Par exemple en Alaska un revenu universel est versé, financé par les revenus pétroliers; dans le territoire Cherokee, une partie des revenus générés par les casinos est redistribuée sous forme de revenu social. [2] Certains auteurs proposent une allocation de 200 € par mois; Yoland Bresson propose 400 €; Benoit Hamon, 600 à 750 €; B. Mylondo, 1.000 €; Yann Moulier, proche du salaire minimum. [3]Le télé travail en 1981 c'était révolutionnaire, aujourd'hui c'est banal. C'est une solution positive si elle est partielle et choisie. [4] Antoine Micholet, architecte. [5] Le Vaudreuil ville nouvelle

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