Lundi

Issu du latin lunae dies signifiant "jour de la Lune" . Ainsi dit-on lunedi en italien, lunes en espagnol, luni en roumain. Dans les langues germaniques, il est apparenté à Máni, le dieu de la Lune. En anglais Monday; en allemand Montag .


"Gobe la lune"

Je suis né à la pleine lune.

Ma mère m'a raconté que c'était un jour veille de Noël, une fin d'après midi, avec une lumière entre chiens et loups. A l'époque; ils habitaient au Pré St Gervais, une banlieue pas trop chère près de Paris.

Elle avait décidé d'accoucher à la maison pour je ne sais quelle théorie écologique de l'époque.

Impossible de trouver un médecin, surtout un soir de réveillon. Mon père tournait en rond, intimidé, paniqué, terrorisé. Heureusement ils avaient appelé une copine sage-femme qui l'avait aidée.

Plus tard, ma mère m'a raconté : "Figures-toi qu'à l'époque on était mal éclairé, heureusement il y avait une grande baie et c'était la pleine lune. On m'a mise juste devant… En fait, tu es né à la lumière de la lune !".


C'est vrai que je me suis toujours senti mieux aux moments de lumière grise qu'aux moments de plein soleil, avec ces gens écarlates, surtout les gens du sud qui braillent fort, qui interpellent, qui se mettent toujours au centre de la lumière.

A l'école, je me mettais toujours près de la fenêtre et pendant la classe, au lieu de suivre les cours, je regardais les nuages qui planaient sur le Mont Valérien. Certains profs m'avaient sur surnommé : "gobe la lune".


Je me sens mieux quand je me faufile entre le plein jour et la pleine nuit, soit le matin, avec les brumes sur la rivière, surtout sur les bords de Loire; soit le soir, quand le jour s'éternise et dessine des silhouettes floues à l'ombre des maisons grises.

Là je suis chez moi. C'est le silence, la ville s'apaise et aussi les tourments. Il n'y a plus d'heures solaires à compter.


Quand je suis libre, en vacances, je me lève avec la lune et devant moi, le projet d'une grande marche solitaire. Je commence mon temps de liberté, d'aventures, de découvertes, à la tombée du soleil. Il sera toujours temps de se coucher au lever.


A la lumière blanche de la lune, les ombres sont moins dures qu'au jour, moins tranchées, moins brutales, elles ne font pas mal. Parfois je tends ma main à la lune, elle ne me brûle pas, la lumière glisse, en s'excusant presque d'être passée par là.


Je rôde dans les rues des faubourgs où l'on fait semblant d'avoir peur, je cherche les parcs, les lacs, les jardins de banlieue. Je me sens comme un animal et parfois j'en rencontre; surtout des chats, qui me scrutent avec leurs yeux phosphorescents, étonnés de me croiser.


Mais par-dessus tout, mes amis ce sont les oiseaux de la nuit qui glissent dans les rayons de lune, avec des bruits d'ailes qui caressent le vent. Je suis copain des grues cendrées qui se rassemblent sur les lacs. C’est là qu’elles commencent à palabrer entre elles pendant la nuit.

La chouette chevêche, minuscule, est très discrète, il est difficile de l’apercevoir dans la journée. La chouette effraie ne quitte son nid qu’à la nuit tombée pour chasser (c'est incroyable, quand elle respire on jurerait que c'est un homme qui ronfle et parfois je dois vérifier qu'un clochard ne s'est pas endormi).

Il m'arrive de croiser les travailleurs de la nuit, comme dans la chanson de Dutronc.

Ils sont pressés, pas le temps de dire bonjour. Mais je rencontre aussi ceux qui ont la pleine nuit devant eux, on les voit qui cherchent un coin tranquille où ils commencent à nidifier avec des stocks de coussins. Parfois, plutôt dans la grande banlieue, on en rencontre qui font un feu, accroupis, une couverture sur les épaules comme les indiens des plaines fumant le calumet.


Dans l'univers de la lune, les bruits sont différents.

D'abord, il y en a moins, on a descendu les décibels. Il n'y a plus les déchirements stridents des trompes de voitures, les coups de freins qui glissent en urgence, on pense souvent que c'est pour soi, on sursaute, on se retourne vite-fait, on saute sur le trottoir, on se croit à la guerre, les ennemis vont attaquer, faut mettre un casque, un gilet de sécurité, faut sauter en marche. A la lumière du jour on vit dans le danger. Il faut aller vite, la vie à la lumière du soleil, c'est la vie à la va-vite, comme si le temps de lumière était compté, le soleil marche au chrono, les trois-huit, les deux-six, les jours ouvrés, et les vingt et un jours de congé à se faire brûler sur dix m2 de sable, le visage couvert de graisse.


Dans certaines religions, par exemple pour la conscience hébraïque, le temps rythmé par la succession des mois lunaires exprime l'avènement du nouveau alors que celui des années solaires est plutôt perçu comme le temps de la répétition. Le "nouveau" (la création) ne peut provenir, ainsi que le suggèrent les phases de la lune, que d'un processus de destruction et de mort suivi d'une renaissance et il ne se produit que la nuit.[1]


Dans l'univers de la lune, les bruits sont distanciés, comme estompés. Les bruits métalliques prennent le temps de faire traîner leurs harmoniques. On les écoute. On distingue leurs voix (et surtout leur télé quand les gens n'ont pas pris le temps de fermer leurs fenêtres).

Parfois je longe le fleuve et je lance des cailloux dans l'eau : on les entend à peine s'enfoncer dans les reflets.


J'ai choisi un métier de nuit. Pour une agence de presse, je dépouille les messages, je trie, je synthétise, je fais des "bulletins flash" comme ils disent, pour livrer le matin à tout le réseau des journaleux le résumé de la nuit.

Ma compagne est infirmière, elle s'appelle Claire. Elle a choisi de faire les nuits. Elle dit qu'elle préfère circuler dans les couloirs déserts des hôpitaux (parfois elle court), tenir compagnie aux souffrants, respecter les rites des soins réguliers, attendre l'équipe de jour autour du café lavasse des hôpitaux.

On se retrouve tous les deux au petit jour quand déjà les livreurs commencent leur ronde quotidienne.


On descend le long du métro aérien devant l'hôpital Lariboisière ou bien on traverse le

grand parc en face de l'hôpital Pompidou

et on se retrouve devant un petit déjeuner princier, qui dure parfois plus d'une heure, avant de plonger dans les délices du sommeil, pendant que les solaires s'agitent dans leurs bureaux.


Vers des dix sept heures on émerge et on court à la piscine Pontoise pour faire des longueurs. Puis un saut au resto kabyle où on a nos habitudes.

Et on s'élance à nouveau pour notre lunaison de nuit.


Peu à peu, on a le sentiment de vivre dans un univers parallèle, un monde d'à côté. On vit dans le même pays apparent, mais on existe sur une autre planète.

Sur notre astre blanc, on mesure le temps en fonction des phases lunaires: le cycle des saisons, pour nous, se réalise en douze lunaisons, qui durent environ 29 jours de chez vous. On célèbre nos déesses : Luna, Séléné et Cynthia, le jour où apparait le premier croissant de lune au-dessus de l'horizon.

Je ne sais pas si nous nous rencontrerons un jour, mais nous vous souhaitons bonne lumière du soleil. Souhaitez-nous, bonne lumière de lune.

Claire et moi nous vous saluons.

[1] cité par Henri Atlan. Entre le cristal et la fumée. Le Seuil. 1979. page 174

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