Mardi

Le mot mardi est issu du latin Martisdies, signifiant « jour de Mars ».

Mars symbolise l'énergie vitale, l'instinct, la passion, le courage, l'audace, l'agressivité, la guerre et la haine.

C'est le jour des guerriers, des "battants".


Un "battant"

On l'appelait "le ring". C'était un grand matelas de mousse que notre mère avait installé dans la pièce consacrée aux jeux pour nous permettre "de faire la bagarre", mon frère et moi.


Nous avions deux ans d'écart, j'étais l'aîné et depuis sa naissance je jouais avec lui comme on joue avec un petit chien.


Il s'appelait Olivier. Moi, je m'appelle Bernard, comme mon grand-père. Plus tard quand j'ai été aux scouts, on m'a donné pour totem l'image de "l'ours courageux".


Depuis la naissance de mon frère que j'avais accueillie apparemment avec joie, je jouais avec cette petite boule de vie. Il roulait sur le lit, il faisait du bruit quand on le touchait à certains endroits, il m'amusait.


Un peu plus tard, quand il a commencé à marcher, il me grimpait sur le dos quand je me mettais à quatre pattes. Puis, dans la petite maison où on habitait à l'époque (un pavillon de banlieue), on descendait l'escalier en roulé-boulé enchevêtré.

Plus les années passaient, plus on s'est montré différents.

Il était dans le calme, j'étais dans l'agitation; il était enfant sage, j'étais enfant turbulent; il rangeait ses jouets, je les brisais; il obéissait, je "répondais".

"Arrête de répondre" disait ma mère. Après ses injonctions, je répondais en marmonnant agressivement :"mais je ne dis rien"; mais ne dis pas "je ne dis rien"; et ainsi de suite pendant dix minutes.

Je soupçonnais mon frère d'être son préféré, son "p'tit dernier" (bien que je n'en avais aucune preuve) et je le soupçonnais (par principe) d'en profiter lâchement.


A l'école, nos comportements se sont différenciés.

J'avais compris que pour être le plus fort, les poings dans la cour ne suffisaient pas, il fallait avoir de meilleures notes. Pour être le caïd de la classe, il fallait être le premier et pour être le premier, il n'y avait qu'un seul chemin : il fallait être bon en maths.


Je me suis lancé dans les maths avec rage, avec haine, par défi. Je "défonçais" les livres pour les vaincre, j'apprenais les règles comme on saute les haies, j'apprenais les théorèmes en pleine nuit, je lisais les cours une semaine à l'avance pour être sûr de dépasser les autres.

Mon frère, de son côté, était bon en français. On lisait ses dissertations en classe; il avait choisi l'option latin, (je disais que c'était son côté curé). Plus tard il était devenu un crack en philo, il pouvait disserter sur Spinoza ou Nietzche pendant des heures. Moi je disais que les cours de philo ça ne servait qu'à enfiler les mouches et que c'était des trucs de filles.


Au fil du temps, après une prépa, j'ai fait une école d'ingénieur et j'ai réussi .

J'ai choisi l'électronique, un secteur en expansion, qui bouge, où on peut grimper vite et loin. Après quelques années chez les leaders en vogue, j'ai choisi de créer une start-up et de monter ma boîte.


Le premier jour, seul dans l'atelier vide, repeint en blanc, j'ai respiré un grand coup : jamais je n'avais vécu un tel moment de jouissance. C'était comme une naissance, j'avais créé ma boîte, j'étais seul, j'avais réussi. J'allais conquérir le monde, dépasser les mauviettes, les traînards, les seconds, les lents, les frères.

J'avais prévu d'importer et de distribuer un nouvel appareil électronique indispensable à la diffusions de la 5G. J'avais été négocier les conditions à Shanghai. J'avais été ahuri : avec eux, on ne discutait pas en unités mais "en containers".

Il fallait adapter l'engin aux normes européennes (un jeu d'enfant), le packager, faire la promo et organiser la distribution.


L'important était d'aller vite, de prendre pied sur le marché avant les autres, d'occuper le terrain. Pour moi : que du plaisir!

Rapidement j'avais trouvé une banque qui faisait du capital-risque, embauché une bande d'excités du numérique rangés dans un bureau-paysage, commencé la promo sur les réseaux sociaux : la vraie vie, le bonheur. J'avais installé un canapé-lit dans le bureau, prévenu ma femme que j'allais être absent un certain temps, pas de problème, pour moi.


Pendant toute cette période, Olivier s'est promené dans la philo et dans les parcours universitaires.

Il creusait le savoir dans les livres avec une jouissance curieuse. Il avait l'impression que pénétrer le savoir des livres c'était comme descendre une spirale. On avance d'un degré, on a fait le tour d'un sujet, mais on ne revient pas au même point, on a descendu d'un cran et s'ouvre une nouvelle spirale à explorer. Une sorte de labyrinthe descendant vers un but inconnu. Il suivait le parcours des diplômes universitaires comme un prétexte pour rester plus longtemps dans le sillage du savoir. La maîtrise, l'agrég., etc. Si on lui demandait "tu en es où?", il répondait, "je ne sais pas, je cherche". Mais cette incertitude lui donnait une certitude d'avancer quelque part.


Ma réussite était spectaculaire.

Le cash flow avait explosé, j'avais déménagé, quitté le garage des débuts et acheté à crédit sur 20 ans un immense espace en grande banlieue. On parlait de me faire entrer à la Bourse, au second marché.


Puis un jour : le clash.

Le coup est venu des chinois. Brutalement, ils ont décidé de fabriquer l'engin eux-mêmes et sans me prévenir ils ont commencé à construire une immense usine près de Xiang. Ils m'ont prévenu au dernier moment. Ils avaient le projet de distribuer l'appareil en ligne et ils me proposaient simplement d'assurer les réparations et l'après-vente : une aumône !

Pour construire mon nouvel atelier je m'étais endetté jusqu'aux yeux, hypothéqué mon appartement, j'avais 124 personnes à indemniser : c'était la faillite totale, professionnelle et personnelle.

Je me suis retrouvé un jour devant le tribunal de commerce, nu comme un ver. Entre-temps ma femme m'avait quitté et les "amis", n'en parlons pas.


La première idée qui aurait du me venir en tête, c'était le suicide.

Mais pas avec moi. Moi, le sentiment qui m'habitait, c'était la colère, la rage, la fureur. J'étais comme un ours blessé qui hurle dans les bois. Quand je marchais en ville, sans but, sans fin, en passant devant les vitrines de luxe, il me venait l'envie de me procurer un marteau, une grosse masse et de frapper sur les vitrines : frapper, frapper, frapper. Un jour, devant les grands magasins du boulevard Haussmann, j'ai eu envie d'acheter un bidon d'essence et de foutre le feu. Je voulais les tuer tous. Une autre fois, j'ai assisté à une manifestation des Black Block, tous vêtus et masqués de noir, qui cassaient tout : banques, hôpitaux, bâtiments, sociétés, arrachant les caméras de vidéosurveillance, les bancs publics et tout ce qui à leurs yeux représentait "le capitalisme". J'ai été tenté un moment de les suivre mais en pensant aux pauvres commerçants qui allaient être ruinés comme moi, alors j'ai pris un métro et j'ai changé de quartier.


Fuir. Mais où? Je n'avais plus rien.

Alors j'ai repensé à mon frère Olivier. Je n'avais plus de nouvelles de lui depuis longtemps. On s'était perdu de vue depuis le décès des parents. Trois fois par an, des rituels du style "comment vas-tu?" , "quoi de neuf?", " on se voit quand?" mais à l'époque j'étais souvent "overtime".


J'ai eu un peu de mal à le retrouver. Il avait déménagé, plus d'adresse internet, plus de téléphone, il a fallu que je le trace par le réseau des concierges.

L'une d'entre elles m'a expliqué qu'Olivier avait choisi de devenir moine et qu'il "habitait" à l'abbaye de la Pierre qui Vire, dans le Morvan, où il terminait son noviciat.

Je n'étais pas vraiment étonné mais curieux. J'ai décidé d'aller le voir.

Le monastère est situé dans le nord du Morvan, dans le département de l'Yonne que je connaissais un peu parce que nos parents avaient autrefois une petite maison dans la vallée de la Cure. Il est établi dans un site sauvage et boisé, sur le bord d'un petit torrent qui coule entre de gros rochers.


J'ai trouvé Olivier à la fois identique et changé. Changé bien entendu par son habit monastique et son crane rasé; mais identique par son regard, sa manière de parler douce et bien articulée.


On s'est embrassé sans rien dire, comme si on s'était quitté hier et j'ai ressenti une émotion que je n'attendais pas. J'ai été surpris mais soulagé qu'il ne me demande rien, comme si ma visite était naturelle.

"Tu peux rester ici tant que tu veux, nous avons une hôtellerie pour les visiteurs, tu seras mon invité". "Mais quand tu auras pris du repos, autant qu'il te faudra, il faudra que tu travailles, c'est la règle".


J'ai cherché à travailler tout de suite, l'inaction me rendant malade.

Et je me suis renseigné sur les activités des ateliers des moines. Je n'étais pas vraiment attiré par les activités agricoles, les vaches, les chèvres ou le fromage, mais j'ai de suite flashé par l'atelier de sculpture sur pierre.


On y réparait les gargouilles de Notre Dame. Là il y avait de gros blocs de calcaire sur lesquels s'affairaient des tailleurs, armés d'un couteau et d'un énorme marteau.


Immédiatement ce travail m'a attiré qui

réunissait des qualités extrêmes : la précision pour suivre le trait et la force qui mobilisait le surplus d'énergie que je sentais bouillonner en moi.

Le moine instructeur m'a expliqué le maniement des outils pour débiter : scie passe-partout, tronçonneuse. Puis celui des outils de taille adaptés à la dureté : pointerolle, ciseau à grain d'orge, ciseau à bout rond, chasse, gouge, ponceuse, massette, taillant, têtu, pique, râpe, etc.

Je me suis lancé dans cet apprentissage avec toute la rage que je sentais en moi. J'y passais mes jours et presque mes nuits, autant que le règlement le permettait.

Je tapais sur la pierre, je tapais, tapais, tapais, comme si je tapais sur des ennemis.


Oliver me regardait en souriant quand il me croisait entre ses offices.

Un jour je lui ai dit, "j'en ai assez de réparer des gargouilles, je voudrais en créer".

Il m'a dit "pourquoi pas je vais en parler au frère tailleur".


Puis ils m'ont donné de vrais blocs entier à tailler à mon idée et je me suis lancé dans la sculpture de monstres, (avec des visages chinois).


Un jour Olivier m'a dit : "c'est super ce que tu fais, un jour tu pourrais les exposer".

Pourquoi pas ?

Réussir dans la sculpture, devenir artisan sculpteur, ce doit être difficile, impossible presque, mais je vais me battre.

Parce que je suis un battant.

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